Époque Régence anglaise

Faire de nouvelles connaissances pendant la Régence anglaise

De nos jours, si on arrive à une soirée chez des amis et qu’on y croise une personne qu’on ne connaît pas, on va bien souvent se présenter nous-mêmes, discuter un moment, et si jamais le courant passe bien, repartir avec un numéro de téléphone ou une adresse courriel pour éventuellement revoir cette personne plus tard. On peut aussi, bien sûr, faire la connaissance d’inconnus dans tout plein de contextes différents, au travail, à une activité de loisir, dans la rue, les transports ou les lieux publics (et oui, c’est possible de le faire sans tomber dans le harcèlement, à condition de tenir compte du langage non verbal des gens, on en avait parlé ici à propos des épingles à chapeaux qu’utilisaient les femmes pour se défendre des agressions).

Tout ça pour dire qu’à notre époque, nous sommes libres de tricoter et détricoter nos relations sociales de plein de façons différentes. Mais pendant la Régence anglaise des années 1810, c’était une toute autre histoire (et on va illustrer ça avec le célèbre Orgueil et préjugés de Jane Austen, tiens, ça fait longtemps ! 😉 ).


Socialiser oui, mais sous conditions

De l’importance de savoir rester à sa place

À la fin du XVIIIe et début XIXe, alors que les pays occidentaux adoptent le capitalisme comme modèle économique avec la révolution industrielle, la société, elle, est encore structurée selon les idées féodales qui divisent et hiérarchisent la population en classes bien distinctes. Un individu est déterminé par le milieu social dans lequel il est né, un paysan est paysan « par nature », tout comme l’est un aristocrate ou un commerçant, et tout ce petit monde cohabite mais ne se mélange pas. On ne fréquente que les gens du même milieu que soi, et pour maintenir cet ordre des choses on fait très attention aux nouvelles personnes que l’on rencontre et que l’on décide d’inclure dans son cercle d’amis. Font-elles partie du bon groupe ? Peut-on se permettre de se lier d’amitié avec elles ? Quels avantages tirer d’une relation avec une personne d’un rang supérieur ? Faut-il inclure les bourgeois, ces simples commerçants enrichis qui aspirent maintenant à se mêler aux gentilhommes et aux nobles ?…

Les simples travailleurs ne font pas tant de chichis, mais les classes supérieures (le détail des classes sociales anglaises est ici) mettent en place toute une étiquette pour contrôler la façon dont les gens se lient les uns aux autres, qu’il s’agisse de faire des affaires ensemble, de se faire voir publiquement en compagnie de quelqu’un d’influent pour se faire mousser soi-même, d’envisager des mariages, ou simplement de développer des amitiés ou des relations de bon voisinage.

L’art de faire les présentations

Pendant la Régence anglaise, c’est très simple :

Si on n’a pas été introduit auprès d’une personne, alors on ne la connaît pas.

Cela signifie que les gens vont s’ignorer totalement les uns les autres, quel que soit le contexte (qu’ils se croisent dans la rue, dans un théâtre, à un bal, à un dîner, sur la route…), tant et aussi longtemps qu’ils n’ont pas été « introduits » les uns aux autres par le biais d’une tierce personne – un ami ou une connaissance commune – qui fait les présentations et qui, par là-même, apporte son crédit aux personnes qu’il présente.

Car une fois qu’un lien social a été créé, cela implique des responsabilités, ou plutôt des devoirs : les gens vont se rendre mutuellement des visites (on en avait parlé ici à propos des cartes de visite), prendre des nouvelles par écrit, s’inviter à dîner, etc. Et pour chaque visite ou invitation reçue, on doit en donner une en retour pour rendre la politesse, ce qui fait qu’une fois qu’il a commencé, le ping-pong relationnel ne se termine jamais vraiment. Le fait que vous aimiez sincèrement la compagnie d’une personne et que vous ayez envie de passer du temps avec elle est tout à fait secondaire. Si vous avez inclus une nouvelle personne dans votre cercle social, vous vous devez d’entretenir un minimum ce lien, et vous n’êtes pas obligé d’aimer ça (si jamais les gens vous gonflent, rendez-leur une visite de courtoisie de seulement 10min et vous aurez quand même rempli votre devoir).

Au XIXe, les relations sociales, c’est une affaire sérieuse. On n’est vraiment pas dans Facebook, avec ces 3.500 « amis » que vous ne connaissez à peine et à qui vous ne parlez jamais… 😉


Quelques règles pour faire connaissance

Pour un gentleman

  • Si des nouveaux venus viennent de s’installer près de chez vous, il est de votre devoir d’aller leur rendre visite pour leur souhaiter la bienvenue et instaurer une relation de bon voisinage. Votre épouse ne peut pas le faire, c’est à vous – l’homme et le chef de famille – de prendre cette initiative.
  • Si vous croisez un inconnu chez des amis communs, vous pouvez vous présenter spontanément à lui, à condition qu’il soit d’un rang équivalent au vôtre. Pour ce qui est des dames, en revanche, c’est mort : il vous faudra absolument une tierce personne pour vous introduire auprès de cette jolie dame que vous admirez depuis le début de la soirée. Même chose si vous voulez être introduit auprès d’une personne de haut rang.
  • Justement, si c’est vous, le personnage de haut rang (parce que vous êtes aristocrate, juge, homme politique, gentleman très riche, personnalité publique, etc), vous pouvez refuser que l’on vous présente une personne d’un rang inférieur. Votre carnet d’adresses est précieux, vous avez le droit de n’y inclure que des gens très chics et de dédaigner les autres. En général, les gens haut placés apprécient assez peu de se voir forcés de rencontrer des personnes plus modestes avec qui ils ne souhaitent pas entretenir de liens qui seraient socialement déséquilibrés (ni, quand on est un Mr. Darcy célibataire et très riche, se farcir des douzaines de jeunes demoiselles qu’on lui pousse dans les bras dans l’espoir d’un mariage).
À Netherfield, Elizabeth est mortifiée que son cousin Mr. Collins aille spontanément se présenter à Mr. Darcy, qui lui est TRÈS supérieur en rang (le fait qu’il y ait déjà un lien indirect entre les deux hommes puisque Collins travaille pour la tante de Darcy n’a aucune importance). Sans être tout à fait scandaleux, c’est un écart de conduite, un de plus pour illustrer le manque de manières des membres de la famille d’Elizabeth. C’est très gonflé de la part de Collins d’oser s’adresser aussi librement à un si grand homme, Darcy est d’ailleurs le premier à s’en étonner et le reçoit sans cacher son dédain.

Pour une lady

  • En tant que femme, vous devez vous en tenir à votre rôle passif, donc vous ne pouvez pas demander à ce qu’on vous présente à un homme – la demande ne peut venir que de lui. En revanche, vous pourriez être présentée à une autre dame par le biais d’une amie commune.
  • Si un gentleman souhaite vous être présenté, la tierce personne qui vous relie doit d’abord vous demander si vous êtes intéressée à faire cette rencontre, et vous avez le droit de refuser. Si vous êtes une riche célibataire prise d’assaut par un nombre incalculable de messieurs fort bien renseignés sur le montant de votre fortune (le genre d’info qui circulait par bouche à oreille, mais aussi dans la presse, voyez ici), vous pourrez ainsi filtrer un peu tout ce beau monde. En revanche, si on veut vous présenter un homme qui vous est bien supérieur en rang et en âge, vous ne pourrez pas vraiment refuser, ce serait lui manquer de respect.
  • Si vous vous trouvez à un bal où vous ne connaissez personne, vous pouvez vous adresser au maître de cérémonie, qui se chargera de vous présenter à un danseur convenable pour vous. Et si un homme que vous ne connaissez pas vous invite à danser, répondez-lui que vous en serez ravie une fois que quelqu’un aura fait les présentations.
  • Si vous êtes une jeune fille sous la garde d’un chaperon, votre chaperon décidera pour vous de ceux à qui il faut vous présenter ou pas, histoire d’éviter que les jeunes gens ne tissent des liens que leurs parents n’approuveraient pas.
Au bal de Meryton, Mrs. Bennet demande à Sir Lucas de faire les présentations avec Darcy et Bingley, les deux nouveaux venus dans la région, sans quoi ni l’un ni l’autre ne pourraient inviter ses filles à danser. Soulignons que, quelques jours avant, Mr. Bennet est bel et bien allé se présenter à Bingley en tant que son nouveau voisin, mais il n’a pas pour autant présenté ses filles parce que c’est un papa un peu trop déconnecté et paresseux… 😉

Pérenniser la relation

Comme je le disais plus haut, une fois qu’on a été présentés par un ami commun, le lien social est créé et on va pouvoir l’entretenir. Mais ce n’est pas toujours systématique, car il y a des cas où vous faites la connaissance de quelqu’un de façon trop superficielle pour un lien durable. Par exemple :

  • lors d’une visite de courtoisie. Alors que le majordome vous fait patienter dans l’antichambre, vous y croisez un inconnu, venu lui aussi pour une visite. Au lieu de rester tous les deux à vous ignorer, vous allez vous nommer et vous saluer poliment. Mais comme votre ami commun n’est pas là pour vous présenter officiellement l’un à l’autre, ça ne compte pas. La prochaine fois que vous croiserez ce monsieur, vous ferez comme si vous ne vous étiez jamais vus.
  • en voyage. Vous prenez une diligence et vous vous retrouvez pendant 4h en tête à tête avec un couple que vous ne connaissez pas. Vous allez vous présenter et échanger quelques bavardages, ça sera toujours plus agréable que 4h de silence malaisant, mais une fois le trajet terminé vous n’aurez aucune obligation de poursuivre cette relation.
  • lors d’un bal. J’ai déjà parlé de l’étiquette du bal ici (valable pour l’époque victorienne, mais ça l’était aussi globalement pour la Régence), et aussi du fait que lorsqu’il s’agit d’un bal public (ici) vous y croiserez des gens de toutes les classes sociales. Dans ce cas, la priorité est de trouver des partenaires pour danser afin que tout le monde s’amuse, et on va tolérer que vous dansiez avec quelqu’un qui n’est pas tout à fait – ou pas du tout – de votre milieu, uniquement parce que c’est temporaire. Vous pourrez donc être présenté à cette personne, mais une fois le bal terminé, votre relation se termine aussi. Pour qu’une rencontre à un bal devienne une relation sociale pérenne, il faut que vous ayez des amis en commun pour démontrer que vous appartenez au même milieu, c’est pourquoi les bals privés étaient bien plus intéressants lorsqu’on était à la recherche d’un époux, puisque le standing social était plus homogène et qu’on n’y fréquentait que des amis d’amis.

À PROPOS DES BALS : j’ai écrit pas mal de trucs sur le sujet, je vous renvoie donc à la catégorie Bal si vous voulez creuser un peu plus.

Bingley a rencontré Jane lors d’un bal public, mais comme ils ont été formellement présentés l’un à l’autre et qu’ils font partie du même milieu social, cette relation pourra se poursuivre et se développer par la suite. Les proches de Bingley ne peuvent pas vraiment l’empêcher de danser et de bavarder avec Jane, car ça n’a rien de critiquable. C’est seulement lorsqu’il commencera à parler de se marier avec elle qu’on va se mettre à protester énergiquement autour de lui, car elle sera jugée trop pauvre pour faire une bonne union.

Le « cut » comme signal de rupture

C’est bien joli de faire régulièrement de nouvelles rencontres, mais qu’arrive-t-il si une de ces personnes se révèle être beaucoup moins recommandable que vous ne l’aviez cru de prime abord, et que vous souhaitez couper les ponts ?

Pour ça, rien de mieux que le passif-agressif à la sauce britannique : faites comme si vous ne la connaissiez pas. La prochaine fois que vous la croisez et qu’elle vous salue, regardez-la mais ne lui rendez pas son salut et passez votre chemin pour bien lui faire comprendre que vous ne souhaitez pas maintenir la relation que vous avez pu avoir par le passé. Si l’autre insiste pour vous parler, vous pouvez même lui répondre droit dans les yeux : « Je ne vous connais pas, Monsieur ».

Les Anglais appellent ça un cut, c’est à dire une « coupure » (on pourrait même dire « couper court », car c’est assez radical).

C’est particulièrement valable quand vous croisez quelqu’un avec qui vous avez un différend. Ne l’ignorez pas, mais ne lui parlez pas non plus, contentez-vous de saluer froidement, sans un mot. Si vous êtes vraiment très bien élevé, vous chercherez à éviter cette personne mais pas à lui nuire, donc ne lui faites pas un cut publiquement, au vu et au su de tout le monde, sous peine d’alimenter les ragots, car les autres seront curieux de savoir pourquoi vous êtes en bisbille, qui est le gentil, qui est le méchant, et si vous êtes quelqu’un d’influent vous pourriez flinguer assez rapidement la réputation de cette personne.

Mais bon… Ça, c’est la théorie. Parce que quand on est furieux envers quelqu’un, ce n’est pas toujours simple de garder son calme, et on a bien envie de lui flinguer sa réputation, justement…

Darcy envoie un beau cut à Wickham lorsqu’ils se croisent à Meryton. Voyant ça, Elizabeth comprend aussitôt que les deux hommes se connaissent mais ne s’apprécient pas et ne veulent pas se fréquenter.

En conclusion

Je n’ai parlé ici que du fait d’être présenté les uns aux autres, et pas de la manière précise dont on s’y prenait. Sachez qu’il y avait tout un tas de subtilités sur qui salue qui en premier, qui s’incline, ou fait un salut de la tête, ou fait une révérence, qui enlève son chapeau, qui serre la main, et le tout en fonction du contexte, à savoir si on est dans un lieu privé ou public, extérieur ou intérieur, entre femmes, entre hommes, entre homme et femme, entre rangs différents…

Mais je vous réserve ça pour un autre article, parce que les règles de politesse et d’étiquette, c’est vraiment sans fin ! 🙂

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C’est le bon moment, si vous ne l’avez pas encore lu ! C’est ici que ça se passe 🙂

SOURCES :
Regency introductions - a Regency History guide
The 10 Dos and Don’ts of Etiquette to Become a Lady in Regency England
Regency Introductions, how to meet new people
Introductions, Regency-Style
Livre - A system of etiquette, par le Dr. John Trusler (1804)
Livre - The Laws of Etiquette or Short Rules and Reflections for conduct in society - Chapter III (1836)
Livre - Manners and Rules of Good Society (1888)
Livre - The Pocket Book of Etiquette, par Arthur Freeling (1837)
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