Tout le XIXe siècle

Le travail de la blanchisseuse

Après avoir passé en revue la plupart des postes de domestiques qu’on trouvait dans une grande maison (voyez la hiérarchie et tout le reste ici), je complète la liste en vous parlant aujourd’hui des blanchisseuses qui se farcissaient la lessive à longueur d’année.

Comme d’habitude, je vais (encore) parler du Royaume-Uni et je vais beaucoup citer le fameux guide d’Isabella Beeton, qui faisait référence en matière de gestion du foyer dans une maison anglaise des années 1850.


Rappel

On a abordé la question de la lessive à plusieurs occasions sur ce blog, mais rappelons tout de même quelques principes :

  • Au XIXe, les vêtements coûtent très cher, donc on veut les préserver aussi longtemps que possible (en remplaçant seulement quelques morceaux abîmés comme les cols ou les poignets, en les teignant pour raviver la couleur ou pour les transformer en vêtements de deuil, en retaillant une nouvelle robe dans une ancienne, etc)
  • Les vêtements blancs sont très recherchés mais en même temps très salissants et demandent plus de boulot pour les entretenir (voyez ici)
  • Les tissus délicats qui font les somptueuses toilettes des gens riches sont tout aussi délicats à laver
  • La lessive prend un temps monstrueux, il faut donc avoir le temps de le faire ou bien les moyens de déléguer cette corvée à quelqu’un d’autre

Pour toutes ces raisons, on lave les vêtements aussi peu que possible. On lave couramment les sous-vêtements (chemises, bas, jupons…) ou les petits articles (bonnets, mouchoirs…), mais pour ce qui est du vêtement principal comme une robe, un pantalon ou une redingote, on va d’abord chercher à nettoyer uniquement une tache, ou bien à rafraîchir le vêtement déjà porté en l’aérant ou en le repassant. Ce n’est que si c’est vraiment sale qu’on va le laver.

Dans les campagnes, on n’a pas vraiment d’autre choix que de laver son linge à domicile, mais dans les villes, on peut se payer les services d’une professionnelle indépendante ou carrément d’une entreprise qui utilisera de la machinerie industrielle. Et comme on sait déjà que ces machines ont tendance à abîmer les tissus, on peut aussi faire un peu des deux en confiant à l’extérieur ce qui ne craint rien et en continuant de laver chez soi le linge délicat.

Gravure d’un blanchisserie industrielle à Berlin (1883)
Blanchisserie industrielle de Wolverhampton, département repassage (vers 1900)

Le matériel et les installations

Prenons l’exemple d’une famille bourgeoise aisée vivant à la campagne : un couple parental, 5 enfants et une vieille belle-maman, avec pour les servir une nourrice, une gouvernante et huit domestiques. Parmi eux, on trouvera une blanchisseuse dédiée, qui se charge de tout : les vêtements de la famille et des domestiques, le linge de maison, les langes de bébé. Pour cela, elle travaille dans deux espaces distincts.

La pièce de lavage

On doit pouvoir accéder à de l’eau froide et chaude. Si la maison est à l’ancienne, il faudra peut-être aller chercher l’eau ailleurs et la faire chauffer sur un poêle, sinon on aura un robinet d’eau courante et un chauffe-eau.

Copper

Ensuite, la pièce est équipée de différents bacs à lessive pour laver le linge séparément en fonction du type d’articles ou de tissus. Là aussi, selon le niveau de modernité des lieux, on peut utiliser des baquets en bois, mais le mieux ce sont les coppers.

Un copper est une grande bassine en cuivre – d’où son nom, puisque copper signifie « cuivre » en anglais – installée dans un bloc maçonné permettant d’entretenir un feu en dessous (à la manière des potagers dont on a déjà parlé ici). Cette bassine peut être à fond plat, ou alors à fond arrondi pour faciliter le lavage et l’écoulement de l’eau sale par un petit robinet/drain qui se trouve au fond.

Dolly

Une fois que le linge barbote dans l’eau chaude savonneuse au-dessus du feu, on ne ne le frotte pas entre ses deux mains : on utilise plutôt une planche à laver ou on le touille avec une dolly (parce que si vous avez déjà lavé une paire de chaussettes à la main, vous savez qu’on a vite fait de s’y écorcher les jointures, et qu’il est bien plus efficace de laisser le linge frotter contre lui-même).

Le problème, c’est que cette dolly n’est pas mécanisée, donc la blanchisseuse va devoir se flinguer le dos et les bras en la faisant tourner vigoureusement dans un sens, puis dans l’autre, le tout pendant… 45 minutes ! Le temps d’un cycle de machine !

Petite démonstration de l’utilisation d’une dolly
Salle de lavage avec son copper.

LE LAVOIR, qui est un bassin public en plein air destiné à ce que les ménagères des environs viennent y laver leur linge, existait depuis longtemps en France, en Italie, en Espagne et au Portugal (et sûrement ailleurs aussi), mais pas au Royaume-Uni, où les ménagères lavaient leur linge chez elles. C’est seulement à partir des années 1830 qu’est apparue à Liverpool la toute première « maison de lavage », une grande salle équipée de coppers et destinée aux pauvres n’ayant pas la place ou l’équipement nécessaire chez eux. Ce genre de bâtiment était généralement aussi connecté à aux bains publics.

La pièce de séchage et de repassage

Essoreuse

Maintenant que le linge est lavé et que la blanchisseuse est fourbue, passons à l’essorage. Là aussi, si la maison est bien équipée, notre blanchisseuse n’aura pas besoin de tordre tout ça à la main, mais utilisera une essoreuse. Inventée dans les années 1850, c’est une machine constituée de deux gros rouleaux entre lesquels on insère le linge et qu’on active avec une manivelle. Le linge se fait aplatir, recrache toute son eau, et la blanchisseuse peut aller l’étendre sur des cordes à linge ou des étendoirs, sachant que la pièce de séchage/repassage possède forcément une cheminée ou un poêle pour sécher tout ça (cela dit, on peut aussi utiliser le grenier de la maison pour étendre le linge, ou, bien sûr, le faire sécher dehors en été).

De plus, on trouvait dès le XIXe des sèche-linges – disons plutôt des séchoirs – sous la forme de placards fermés plus ou moins grands, alimentés en air chaud par des tuyaux connectés à une fournaise.

Chauffe-fers

Enfin, le repassage. Pour ça, une grande table suffit, qui sera recouverte d’une « couverture de repassage ». Du côté des fers à repasser, on ne les pose pas directement sur les braises de la cheminée (ils seraient plein de suie et de cendres, pas terrible pour repasser une nappe toute propre !), mais sur une plaque de métal qui, elle, est chauffée par la cheminée ou le poêle. On pouvait aussi utiliser ces fers spécialement conçus pour contenir des braises à l’intérieur, mais ça ne semblait pas être si courant à l’époque. Ma solution favorite reste le chauffe-fers, un tout petit poêle en fonte autour duquel on dispose ses fers à repasser. C’est pas mignon, comme petit poêle, ça ? 😀


Un jour à la fois…

Comme faire la lessive est un boulot qui prend beaucoup de temps, on décortique les étapes. Une femme de la classe des travailleurs va en faire un petit peu chaque jour en plus de ses autres tâches ménagères et familiales, tandis qu’une domestique qui doit laver le linge des 8 membres de la famille et de leurs 10 serviteurs ainsi que tout le linge de maison, va organiser et systématiser sa charge de travail.

Le but est, au minimum, d’avoir des vêtements propres pour aller à l’église le dimanche. On commence donc la lessive le lundi, pour qu’elle s’étire sur l’ensemble de la semaine.

Lundi : le tri

Avant tout, la blanchisseuse doit trier le linge en fonction de la délicatesse des tissus ou de leur couleur, et, bien sûr, elle ne mettra pas dans le même baquet une robe de deuil en soie avec des draps ou des torchons de cuisine, ni des sous-vêtements blancs avec des linges pour les menstruations (ici) ou des mouchoirs tachés de morve et de traces de tabac à priser (ici), sans parler des langes de bébé.

Dans son guide de gestion ménagère, Isabelle Beeton recommande de faire 5 tas différents :

  • les tissus blancs (chemises, sous-vêtements, cols et poignets, mais aussi draps, nappes, serviettes de table…)
  • les tissus fins et délicats (soie, mousseline de coton…)
  • les tissus résistants (cotons colorés et lin, en se rappelant qu’avant l’invention des colorants synthétiques, les teintures ne tiennent pas toujours et un vêtement peut facilement déteindre)
  • les lainages et flanelles (susceptibles de rétrécir au lavage)
  • les tabliers et torchons de cuisine, et tout ce qui sert au travail des domestiques

Bien sûr, on ne mélange pas le linge des maîtres et celui des domestiques, et on ne confond pas non plus les tabliers de travail ordinaires que les domestiques portent en coulisses et ceux qu’ils portent en présence de leurs maîtres et qui devront être immaculés et repassés.

Ensuite, la blanchisseuse doit identifier et traiter individuellement les diverses taches qui ne partiront pas d’elles-mêmes au lavage : encre, vin, jus de fruit, sang, etc. Pour ça, il y a tout un tas d’astuces et de produits (du lait pour diluer l’encre, du beurre sur le jus de fruit, de l’esprit de vin, de l’acide oxalique, de l’ammoniaque et tous les remèdes de grand-mère que vous pouvez imaginer).

Enfin, elle met le linge à tremper dans un baquet ou un copper. Le linge blanc, par exemple, va tremper dans l’eau chaude additionnée de bicarbonate de soude jusqu’au lendemain matin, tandis que le linge gras ou très sale venu des cuisines trempera dans de l’eau avec un peu de chaux vive.

Mardi et mercredi : le lavage

La blanchisseuse enlève le linge qui trempait et l’essore grossièrement pour pouvoir vider le copper de sa vieille eau refroidie et en mettre de la propre. Puis elle allume le feu, fait chauffer l’eau (à environ 80°), ajoute le savon, remet le linge, et brasse 45 minutes avec sa dolly. Ce n’était que le premier lavage. La blanchisseuse en fera un deuxième, avec une nouvelle eau bien propre et bien chaude, en brassant jusqu’à ce que les taches soient parties.

Après quoi, elle fait tremper le linge pendant 1h30 dans un autre copper plein d’eau propre avec du bicarbonate de soude, et qu’elle fait bouillir pour bien détachera le savon des fibres. Ensuite, elle rince abondamment à l’eau chaude, puis à l’eau froide.

Attention, je vous parle ici d’un traitement réservé au coton, qui résiste bien à la température, mais il est évident que les tissus délicats seront lavés avec plus de douceur, et que les lainages seront lavés à l’eau tiède pour ne pas rétrécir. La blanchisseuse doit donc jongler entre différents coppers.

À PROPOS DE LINGE BLANC : les propriétés blanchissantes du chlore sont connues depuis les années 1770 (l’invention de l’eau de Javel date de 1777), mais en Angleterre son utilisation n’est pas très répandue. Pour blanchir le linge, on ajoute plutôt du bleu d’outremer à l’eau de rinçage, car le pigment bleu vient contrebalancer le jaunissement du tissu. Et, dans l’idéal, on le fait sécher au grand soleil pour qu’il décolore encore.

ET À PROPOS DE LINGE COLORÉ : on avait parlé ici des couleurs de tissus à la mode dans les années 1800 et des vêtements reteints en noir à l’occasion d’un deuil ici. Des colorants synthétiques ont fait leur apparition dans la seconde moitié du XIXe, mais avant ça, les teintures tiennent mal et les couleurs se fanent facilement, donc la blanchisseuse doit en tenir compte dans sa façon de laver.

Jeudi et vendredi : le repassage

La blanchisseuse va maintenant devoir repasser tous les vêtements, sous-vêtements, bonnets, tabliers, mais aussi les serviettes de table, les nappes et les taies d’oreiller (on ne repasse pas les draps, à moins que Madame soit vraiment exigeante). Certains articles comme les cols de chemise, poignets ou plastrons sont empesés, c’est à dire trempés dans un mélange d’eau, d’amidon et de gomme arabique (voire même avec une larme de cire de bougie), pour qu’après le repassage ils conservent de la rigidité.

L’essoreuse peut aussi être réutilisée à sec, dans la mesure où elle aplatit le linge. On peut ainsi défroisser ou aplatir les ourlets et épaisseurs de certains articles avant de les repasser.


En conclusion

Être blanchisseuse, c’était un boulot physique. On se brûlait les mains dans l’eau et les produits corrosifs ou sur les fers chauds, on soulevait sans cesse des brassées de linge mouillé… Et au-delà des couches pour bébé à gérer, des toilettes délicates avec quantité de plis à repasser, des rubans à coudre et découdre pour les laver séparément du reste du vêtement, et des cuisiniers ou des valets qui consomment les torchons propres à vitesse grand V, etc, il faut aussi se dire que les gens aisés ne mangeaient pas deux fois sur la même nappe ni avec la même serviette de table, alors imaginez la quantité de boulot pour la domestique qui devait gérer tout ce linge !

Malgré ce besoin criant, il a fallu attendre la deuxième moitié du XIXe siècle pour que les premières machines à laver mécaniques fassent doucement leur apparition dans les foyers, et les années 1950 pour que l’utilisation du lave-linge se généralise… Mais je vous réserve ça pour un autre article, un de ces jours. 🙂

SOURCES :
Livre - The book of household management, par Isabella Beeton (1851)
Wikipedia - Wash copper
Liverpool's wash-houses
The life of a laundress
Laundry the old fashion way
YouTube - A tour of the laundry - The Victorian Way
Through the Wringer: Laundry in the Late 19th Century
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