Jeune fille mourant de tuberculose, étude pour une photo de Henry Peach Robinson, 1858
Tout le XIXe siècle

Quand la tuberculose était un standard de beauté

Je me souviens avoir lu quelque part, il y longtemps, qu’au XIXe siècle certaines femmes se faisaient un teint très pâle et allaient jusqu’à se peindre de fines veines bleues sur les tempes, le visage ou le cou pour se donner un air plus maladif, car c’était considéré comme hyper séduisant.

Et, en effet, au XIXe, avoir l’air faible et malade était considéré comme romantique et attirant (en tout cas dans certains contextes, qu’on va détailler ci-dessous). Mais attention, on ne parle pas de n’importe quelle maladie : on parle de la tuberculose seulement.


Petit récap’ sur la tuberculose. Ça fait quoi, au juste ?

Ça fait des trous dans les poumons. Littéralement.

C’est une maladie infectieuse qui se transmet par voie aérienne (d’un individu contagieux à un autre à travers la « promiscuité respiratoire », c’est à dire les postillons), et qui, dans 85% des cas, touche les poumons. Elle est causée par une bactérie appelée le bacille de Koch, du nom de celui qui l’a identifiée en 1882. À mesure que la maladie progresse, une lésion se forme dans le poumon et le fait saigner – d’où le fait qu’on tousse du sang -, pendant que le corps, en essayant de lutter, fait des poussées de fièvre intermittentes et puise dans ses réserves, d’où un amaigrissement général du malade.

La tuberculose a toujours existé, on en a retrouvé dans des restes humains vieux de 9.000 ans. Pendant des siècles, son niveau de contagion est resté relativement limité, mais au XIXe siècle et au XXe siècle elle atteint des sommets à cause la concentration des populations dans les villes : les gens vivant dans une plus grande promiscuité, la bactérie a beaucoup plus d’occasions de se transmettre. Et elle n’y manque pas…

On l’appelle aussi peste blanche, consomption ou phtisie, mais en sachant que ces termes décrivent un état de dépérissement et d’amaigrissement général qui pouvait aussi correspondre à d’autres maladies, donc on n’avait pas toujours un diagnostic très juste.


Une maladie romantique

Mourir avec élégance

À première vue, on n’a pas l’impression que le fait de cracher du sang soit très séduisant…

Mais rappelez-vous que le mouvement culturel romantique (dont j’avais un peu parlé ici, il y a bien longtemps) tourne autour de l’exaltation des émotions humaines les plus fortes, et de l’omniprésence de la mort et de la fatalité. On aime le tragique, or, quoi de plus tragique qu’une personne jeune et en pleine santé qui se met soudain à dépérir lentement et finit par s’éteindre dans un léger soupir, sans qu’on sache trop si c’est une maladie mystérieuse, un drame ou un amour perdu qui lui aurait ôté le goût de vivre ? Pour les artistes de l’époque, tout cela est bien inspirant, il y a de quoi remuer les émotions du public.

D’autant que la tuberculose est une maladie « élégante ». C’est sûr qu’on arriverait difficilement à rendre sexy des cochonneries comme le choléra qui vous rend tout bleu et vous flanque des diarrhées foudroyantes, la fièvre typhoïde et ses délires, le tétanos et ses crises de spasmes dignes de L’Exorciste, la variole qui vous couvre de pustules, ou la très honteuse syphilis (ici) qui vous défigure le visage et le corps aussi efficacement que le ferait la lèpre… Avec la tuberculose, au moins, on dépérit avec grâce, sans s’enlaidir ni s’humilier : on maigrit, on pâlit, on est fiévreux, on crache proprement un peu de sang dans un mouchoir qu’on cache bien vite, et on finit lové dans un fauteuil, une couverture sur les genoux et le regard dans le vide, comme si le monde des hommes ne nous concernait plus, comme si notre esprit était déjà parti ailleurs. La mort arrive alors dans le calme et la dignité.

Bon, je caricature, mais c’est quand même ça l’idée. Voyez donc ce qu’écrivait le parfait poète romantique, Lord Byron :

Comme j’ai l’air pâle ! J’aimerais beaucoup, je crois, mourir de consomption… parce qu’ainsi, toutes les femmes diraient : « Regardez ce pauvre Byron, comme il a l’air intéressant dans la mort ! »

PRÉCISION : lorsqu’on parle de cette tuberculose sublimée par les artistes romantiques du XIXe, on parle d’une classe bourgeoise, lettrée et aisée. On s’émeut de ces héros et héroïnes bien nés qui se font faucher par la mort alors qu’ils avaient tout pour être heureux : la beauté, la jeunesse, la richesse, l’amour… Que c’est romantique ! Alors qu’un pauvre diable qui meurt de tuberculose dans un recoin misérable d’une grande capitale, on s’en fout un peu beaucoup (et pourtant, la tuberculose faisait des ravages parmi les pauvres !).

Le dépérissement, par Henry Peach Robinson (1858), représente une jeune fille en train de mourir avec élégance de sa tuberculose, entourée de sa mère, sa soeur et son fiancé. Mais une autre photo, une étude préliminaire de celle-ci, porte le titre Elle ne révéla jamais son amour. Dans une ambiance tout à fait romantique, on peut alors imaginer que si cette jeune-fille se laisse aussi paisiblement dépérir, c’est peut-être qu’en réalité elle en aimait un autre, mais que leur amour est impossible et qu’elle choisit de se laisser emporter par la mort plutôt que de vivre une vie sans lui.

Une maladie encore plus admirée chez les femmes

Entre 1780 et 1850, l’esthétisation de la tuberculose prend de l’ampleur et s’entremêle avec la conception de la beauté féminine. Cela est dû au fait que la tuberculose amplifie les attraits déjà considérés comme beaux chez les femmes, comme la minceur et la pâleur du teint, qui résultent de la perte de poids et du manque d’appétit causés par la maladie.

Extrait du livre Consumptive Chic, par l’historienne américaine Carolyn A. Day

Le standard de beauté, c’est d’avoir l’air délicate et fragile, parce que c’est romantique et que les hommes aiment se sentir dans leur rôle de protecteurs. On se doit donc d’avoir une silhouette mince et frêle, la peau pâle et translucide (avec des veines apparentes, donc… j’y reviens, à mes veines peintes ! 😉 ), mais aussi des yeux brillants et des pupilles dilatées, des joues roses et des lèvres bien rouges – autrement dit les symptômes caractéristiques de la fièvre. Si on n’est pas naturellement assez pâle ou mince, on n’hésitera pas à recourir au maquillage (mais discrètement, car c’est mal vu de se farder), à se mettre du jus de citron dans les yeux pour les faire briller (ne faites pas ça, hein !), à avaler un ver solitaire qui fera maigrir (ne faites pas ça non plus, oh !), à se mordre les lèvres ou se pincer les joues pour les rendre plus rouges, etc.

Marie Duplessis

Celle qui représente à merveille cet idéal, c’est la célèbre Marie Duplessis, courtisane admirée du Tout-Paris, avec ses yeux et ses cheveux noirs, son teint diaphane, sa silhouette grande et très mince… et sa tuberculose mortelle. Décédée en 1847 à seulement 23 ans, elle a inspiré le personnage de Marguerite dans La dame aux camélias d’Alexandre Dumas, et celui de Violetta dans l’opéra de Verdi La Traviata.

Gravure de mode du magazine néerlandais Beau Monde (1842), montrant des jeunes filles à la posture voûtée. Ce serait une autre caractéristique de la tuberculose, considérée comme « à la mode » (mais je mets ça au conditionnel parce que je n’ai pas trouvé beaucoup de sources parlant de cette posture voûtée et de son lien avec cette maladie)
Notre lot commun, par Joseph Bouvier (fin XIXe). Un titre qui se traduit mal, pour dire que ça arrive à tout le monde de perdre un proche, même à un jeune âge. On retrouve tous les codes de la belle tuberculeuse, dont la jeunesse et la beauté sont magnifiées par la maladie et la mort.

Une influence de la tuberculose sur la mode féminine ?

Les corsets « de santé »

Corset de santé Ferris

La tuberculose a favorisé, vers 1890, l’arrivée de corsets dits « de santé ». Il faut dire que depuis les 1860, on portait des corsets baleinés, et les médecins pensaient que les poumons ne respiraient pas assez bien, ce qui pouvait favoriser la maladie. Ils ont donc conseillé des corsets à la structure plus souple, faits de tissus épais mais sans baleines. Ce n’est pas pour autant devenu la norme partout, mais c’était un corset alternatif pour celles qui le souhaitaient.

BÉMOL : la vision du corset comme accessoire hyper contraignant, qui déforme la cage thoracique et constitue un danger pour la santé est un beau gros préjugé fortement influencé par le regard des hommes de l’époque et par notre regard contemporain à nous. J’ai fait tout un article à ce sujet, je vous renvoie donc ici pour en savoir plus.

Les robes et jupes à traîne

Pendant toute la première moitié du XIXe siècle (et avant), on considérait que les maladies comme la tuberculose, la fièvre typhoïde ou le choléra étaient transportées par les « miasmes », des saletés venues d’on ne sait où et circulant dans l’air vicié. On cherchait donc à bien aérer les maisons et à éviter les odeurs pestilentielles, et on envoyait les tuberculeux faire des cures au grand air, à la montagne ou à la mer.

Mais dans la seconde moitié du siècle, la science a évolué. On a compris que le monde se compose aussi de petits organismes vivants invisibles à l’oeil nu, dont certains peuvent être néfastes, et désormais on développe les mesures d’hygiène. C’est comme ça que dans les années 1880, alors que la mode était aux robes à traînes, on s’est mis à les pointer du doigt en disant que les traînes balayaient et ramassaient les germes sur le sol, qu’on pouvait ainsi ramener des maladies chez soi (dont la tuberculose, dont on ne savait pas encore qu’elle se transmet par promiscuité respiratoire), et qu’il valait bien mieux raccourcir tout ça pour éviter le problème. Je ne sais pas si c’est vraiment cette crainte qui a influencé la mode, toujours est-il qu’on a effectivement cessé les traînes quelques temps après.

La jupe à traîne : la Mort aime se faire remarquer, par Samuel Erhart, caricature parue dans le magazine américain Puck (1900). D’un air dégoûté, une femme de chambre brosse le bas de la jupe de sa maîtresse, provoquant un nuage de poussière où on peut lire : fièvre typhoïde, consomption, influenza, germes, microbes. En arrière-plan, les deux enfants sont les futures victimes des maladies supposément rapportées par leur mère, dont on comprend qu’elle a trop voulu se faire remarquer en paradant avec sa belle jupe à la dernière mode, mais qui va se faire prendre à son propre jeu par la Mort elle-même.

En conclusion

Rendre esthétiques et admirables les symptômes d’une maladie délétère s’est poursuivi par la suite. Dans les années 1990, nous avons eu le style « heroin chic » qui valorisait des mannequins très maigres, très pâles, aux joues creusées et aux yeux cernés : les airs de junkie de Kate Moss sont apparus en réaction aux silhouettes voluptueuses, sportives et éclatantes de santé des supermodels déjà installées comme Cindy Crawford ou Claudia Schiffer. Depuis, l’inquiétude revient régulièrement à propos des starlettes et des mannequins maigrissimes, et du mouvement Pro-ana qui fait la promotion de l’anorexie mentale et des troubles alimentaires sous des apparences de « c’est cool », « c’est classe », « c’est chic ». Il y a quelque chose de transgressif à associer l’image d’une jeune femme – que l’on considère être, par essence, porteuse de vie, d’amour et d’avenir à travers les enfants qu’elle produira – avec celle de la maladie et de la mort, et ça traverse les époques et les civilisations (tiens, ça me rappelle aussi les vénus anatomiques dont j’avais parlé ici).

Au final, je ne sais toujours pas ce qu’il en est vraiment de ces veines peintes sur le visage, car je n’ai pas réussi à retrouver d’info précise à ce sujet, mais d’après tout ce qu’on vient de voir il est probable que ma mémoire ne me trompe pas et que ça ait vraiment fait partie des techniques pour se donner une apparence de délicate demoiselle tuberculeuse et romantique. Cela dit, si vous pouvez confirmer ou infirmer, faites-moi passer l’info, ça m’intéresse ! 😉

La mort et la danseuse, par Joshua Gleadah (1822)
SOURCES :
Wikipédia - Histoire de la tuberculose
Wikipédia - Phtisie
How tuberculosis shaped victorian fashion
Tuberculosis, a fashionable disease ?
Tuberculosis Became the Victorian Standard of Beauty
How Tuberculosis Symptoms Became Ideals of Beauty in the 19th Century
Romanticizing Death: Art in the Age of Tuberculosis
Consumptive Chic: When Tuberculosis was the Height of Fashion
Livre - Consumptive Chic: A History of Fashion, Beauty and Disease, par Carolyn A. Day (2020)
Livre - Vaincre la tuberculose, 1879-1938, par Stéphane Henry (2013) - Chapitre 1. De la phtisie, « maladie romantique », à la tuberculose, « maladie sociale »
Quand la tuberculose fascinait les romantiques
La tuberculose, maladie romantique du 19ème siècle
Histoire de la tuberculose - La phtisie, mal de l'âme
Edwardian Health Corset – “Good Sense” Corset Waist
guest
12 Commentaires
Inline Feedbacks
View all comments