Tout le XIXe siècle

La beauté cadavérique des vénus anatomiques

Il y a une quinzaine d’années, j’ai vu l’exposition « Bodies », qui expose des corps humains pétrifiés selon une méthode de plastination particulière, afin de représenter différents aspects anatomiques et de faire de la pédagogie auprès du grand public. Il y avait des organes exposés individuellement, mais aussi, surtout, des corps entiers mis en scène en train de pratiquer des sports, de faire du cheval… avec différents niveaux de « révélation » selon qu’on voulait illustrer le système digestif, nerveux, sanguin, musculaire, respiratoire, etc.

Je ne sais pas si cette expo itinérante tourne encore dans le monde, mais je sais qu’elle a été interdite dans plusieurs pays, dont la France, pour des raisons éthiques. Le rapport que nous avons avec la mort et ses représentations est un sujet très sensible, et je ne souhaite pas ouvrir le débat, c’est juste que ça me donne l’occasion de vous raconter qu’au XIXe siècle, ce genre d’exposition existait déjà et soulevait, lui aussi, les passions.

On n’exposait pas de véritables corps, mais des modèles en cire qui détaillaient l’anatomie humaine, celle qui est « normale » et celle qui est « monstrueuse », avec ses malformations et ses maladies. Et au milieu de tout ça, à mi-chemin entre science, voyeurisme morbide et érotisme, il y avait les vénus anatomiques

ATTENTION, certaines images ci-dessous pourraient paraître choquantes pour certains. Je préfère prévenir, sait-on jamais ! 🙂


Le XIXe, âge d’or de la céroplastie

Tête de vieillard, par le sculpteur céroplaste Gaetano Zumbo (1701). Une oeuvre considérée comme le point de départ de l’histoire des cires anatomiques

Au XVIIIe et XIXe, les connaissances en anatomie ont progressé et les médecins-chirurgiens-anatomistes-etc savent désormais l’essentiel de ce qu’il y a à savoir sur le fonctionnement du corps humain. Mais comme on a toujours de la difficulté à se procurer des corps pour enseigner dans les facultés (souvenez-vous, on a déjà parlé ici des vols de cadavres dans les cimetières pour répondre aux besoins des facultés de médecine), l’art de la céroplastie a commencé à se développer à partir des années années 1700, pour reproduire en cire d’abeille des modèles d’organes ou de parties anatomiques hyper réalistes destinés aux étudiants en médecine et à quelques amateurs qui font leur Grand Tour.

En revanche, tout ça reste encore hors de portée du grand public. C’est vers la fin du XVIIIe que les cires anatomiques vont commencer à sortir des universités et des cabinets de curiosité pour s’exposer dans les musées et les foires, afin que Monsieur et Madame Tout-le-monde puissent en profiter. La céroplastie et l’art anatomique vont désormais connaître leurs heures de gloire et trouver le moyen de répondre à la question du moment :

Pour que les hommes s’instruisent, ils doivent être séduits par l’esthétisme, mais comment peut-on rendre l’image de la mort agréable?

Arnaud-Éloi Gautier d’Agoty (dessinateur de gravures anatomiques, vers 1770)

La vénus anatomique

Un cadavre exquis (littéralement)

Dès les débuts de la céroplastie, on a produit quelques sculptures de corps féminins, mais c’est en 1782 qu’apparaît le premier modèle auquel on donnera le nom de « vénus anatomique ».

Il s’agit d’un corps de femme, à taille réelle ou presque, langoureusement allongée sur le dos, l’air de dormir, ornée de vrais cheveux et poils, et dont le thorax et l’abdomen s’ouvrent pour laisser voir à l’intérieur tous les organes (entièrement amovibles), incluant un foetus dans ses tout premiers mois de vie. On l’appelle La Venerina, soit « la petite Vénus ».

La Venerina, par le sculpteur céroplaste Clemente Susini (1782)

Au cours des décennies suivantes, d’autres mannequins semblables vont suivre. Certains sont faits d’éléments fixes (la vénus a les tripes à l’air, étalées autour d’elle), d’autres ont des organes amovibles dans un corps qui se referme. Il peut y avoir jusqu’à 200 éléments différents pour une seule vénus ! Un sacré boulot et tout un art pour le sculpteur, d’autant qu’il ne pouvait pas vraiment faire des moulages d’organes humains (qui se flétrissaient et s’affaissaient trop vite) et sculptait plutôt à la main, avec un niveau de réalisme assez dingue.

La difficulté consiste alors à donner à ce qui n’est, au fond, qu’une dépouille éviscérée, l’apparence d’une belle défunte pleine de vie (oui, c’est un paradoxe, et alors ? 😉 ), qui se serait abandonnée à la mort dans une sorte d’extase. N’oublions pas que, dans l’esprit des gens, les connaissances anatomiques ont été acquises par les scientifiques à force de trifouiller des cadavres, ce qui a toujours posé problème sur un plan moral et religieux, il faut donc faire oublier ça. Et puis, on est à l’époque du romantisme (dont j’avais parlé ici), où le thème de la mort est toujours sublimé, donc associer une jolie fille, jeune et fertile, avec la mort, c’est dans l’air du temps.

Quelques exemples de vénus anatomiques


Une certaine vision du corps féminin

Une nette différence entre les modèles d’hommes et de femmes

Dans ces expositions grand public, les modèles de cire masculins sont des standards. On utilise le corps de l’homme pour représenter le corps humain en général, ses muscles, son système digestif, nerveux, etc. Ils ont parfois un visage, parfois aussi des cheveux, mais bien souvent les têtes sont écorchées et rien n’est vraiment fait pour les individualiser. Le modèle doit être passe-partout.

Exemple de modèles de cire masculins

Au contraire, les modèles féminins ont la plupart du temps une peau intacte, des cheveux, des cils et des poils, parfois des bijoux, sont généralement nues et couchées sur des coussins avec des poses lascives et des expressions d’extase ou de sérénité. Elles sont presque toujours représentées avec un foetus, même à un stade de grossesse précoce, car elles sont là pour montrer un corps dans ce qu’il a de féminin, et non pas un corps en général (sans compter que la procréation et la gynécologie, au XIXe, c’est encore assez mystérieux et l’échographie n’existe pas, donc ça fascine les foules de voir un bébé dans le ventre de sa mère).

Aussi, toujours contrairement aux modèles masculins, ces vénus ne sont pas du tout des représentations fidèles de la réalité. Leur apparence extérieure est idéalisée, esthétisée selon les codes de beauté de l’époque. Leurs visages et leurs corps sont inspirés du style gréco-romain à la mode, elles sont ni plus ni moins que des poupées sexy grandeur nature, chargées d’érotisme avec leurs toisons pubiennes faites de vrais poils qui n’ont rien à voir avec les nus pudiques et imberbes qu’on voit habituellement sur les statues ou les peintures des Beaux Arts.

Et on veut nous faire croire qu’elles sont là à des fins pédagogiques ?

Mouais… Elles sont quand même aussi beaucoup là pour satisfaire le voyeurisme du public, non ?

Illustration d’une vénus anatomique – très enceinte – dans une exposition de la fin du XIXe (source inconnue)

Calvino et la vénus de Spitzner

(… non, ce n’est pas un titre de roman, mais ça pourrait ! 😉 )

Vous connaissez peut-être Italo Calvino, l’auteur (entre autres) du Baron perché ? En 1984, il a également publié un essai, Collection de sable, où il s’interroge sur le sens que prennent les objets dès lors qu’ils deviennent des objets de collection. Il s’est notamment penché sur la collection de Paul Spitzner, un médecin d’origine allemande installé en France, qui a racheté diverses cires anatomiques représentant des monstruosités (malformations du corps humain, maladies, etc) et qui les présentait au public dans des musées ou des foires pendant la deuxième moitié du XIXe.

Vénus anatomique subissant une césarienne, issue de la collection de Spitzner (fin XIXe). Je rêve ou elle a les bras attachés derrière la tête ?

Voici ce qu’Italo Calvino raconte à propos de cette collection et de l’une de ses vénus :

Le plus incroyable exemple de fantasme sadique et surréaliste se trouve parmi les représentations des diverses phases de l’accouchement et les opérations gynécologiques. Un modèle complet d’une patiente subissant une césarienne, allongée, les yeux grands ouverts, le visage déformé par la douleur, ses cheveux impeccablement coiffés, ses chevilles nouées ensemble, vêtue d’une longue chemise de nuit en dentelle qui s’ouvre seulement sur le bas-ventre, découpé par un scalpel, où le bébé apparaît. Quatre mains d’hommes sont placées sur son corps (deux pour opérer, deux pour lui tenir la taille) : des mains fines, aux ongles manucurés, des mains fantômes puisqu’elles ne sont pas attachées à des bras, mais se terminent seulement par des manchettes blanches et le début des manches d’un veston noir, comme si l’ensemble de l’opération était effectué par des hommes en tenue de soirée.

Regardez bien : dans le ventre, ce sont des jumeaux…
Dans le même genre, voici une autre vénus en train d’accoucher dans la douleur, les bras et les chevilles tenus par des mains d’hommes pendant que d’autres mains tirent le bébé hors d’elle. Je ne sais pas vous, mais moi, ça m’évoque ni plus ni moins que du sadomasochisme, comme pour la vénus aux jumeaux…

Glauque, non ? Quand je disais que le public était un peu voyeur sur les bords…


En conclusion

Tout comme l’exposition « Bodies » dont je parlais en intro, il me semble que ces vénus répondent autant à une vraie ambition d’éduquer les gens qu’à celle de leur offrir du spectacle et des sensations fortes.

Elles faisaient aussi réfléchir à la mort, comme une sorte de grand memento mori (on en avait parlé ici). La mort était bien plus présente dans la vie quotidienne des gens du XVIIIe et XIXe, c’était moins tabou que pour nous, et nous portons probablement sur ces modèles de cire un regard bien différent de ce qu’on pouvait en penser à l’époque.

Je pense que notre obsession contemporaine pour les jolies filles mortes rend la vénus anatomique étrange, lubrique et troublante pour de nombreuses personnes. Je crois qu’il nous est impossible de la voir sans la regarder à travers ce qui est arrivé après elle dans la culture –notamment les « slashers » avec leurs belles mortes éviscérées, les meurtres sexuels, et les poupées gonflables.

Joanna Ebenstein

Je vous laisse méditer là-dessus…

POUR ALLER PLUS LOIN, mettez donc la main sur le livre de Joanna Ebenstein, The Anatomical Venus, qui est la référence en la matière. Elle s’est déplacée dans différents musées du monde pour en ramener des informations et des photos fascinantes (la plupart des photos de cet article viennent de ce livre). Elle a également créé le site Morbid Anatomy.

SOURCES :
Livre - The Anatomical Venus, par Joanna Ebenstein (2016)
Document PDF - The Birth of Venus / Venus in Wax, par Joanna Ebenstein
YouTube - Boneless Archéologie - Vénus anatomique
YouTube - Le Bizarreum - Les cires anatomiques
Wikipédia - Céroplastie, cires anatomiques
La Vénus anatomique
Faut-il exposer des corps morts pour satisfaire notre curiosité?
Wikipédia - La Venerina
La troublante beauté des Vénus anatomiques
The Romantic, Macabre History of the Anatomical Venus
An Ode to an Anatomical Venus: Waxing Poetic on the Uncanny Allure of 18th Century Dissectible Women
Disemboweled Beauty… The 18th Century Anatomical Venus
Human anatomical collections of Bologna
Sacred Anatomy: Slicing Open Wax Women in the Name of Science and God
Wax anatomical model of a female showing internal organs, Florence, Italy, 1818
Italo Calvino on Dr Spitzner’s Life-sized Wax Model of a Caesarean Section, from Morbid Anatomy's "The Anatomical Venus"
Musée Spitzner
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