Épingles à chapeau
Belle Époque,  Époque victorienne

L’épingle à chapeau : une arme d’autodéfense pour les femmes

Ah là là, ça faisait longtemps que j’avais envie de vous partager ce sujet-là ! Vous connaissez mon amour pour les objets curieux, n’est-ce pas ? Hé bien, celui-ci est un objet très ordinaire, mais qui cache bien des choses.

Tout est dans le titre : au XIXe siècle, les femmes utilisaient parfois les épingles servant à tenir leur chapeau afin de se défendre contre les agressions. On va donc parler mode, féminisme et harcèlement de rue.


Petite histoire des épingles à chapeaux

  • Avant le XIXe : depuis toujours, on utilise toutes sortes de broches pour faire tenir les vêtements, qu’il s’agisse d’épingles cachées ou bien de broches ornementées et visibles. Les femmes en utilisent sur leur tête pour fixer leurs voiles ou leurs coiffes, alors que les chapeaux sont maintenus par des rubans noués sous le menton.
  • Vers 1800 : les épingles à cheveux sont fabriquées à la main, c’est laborieux et ça limite la production. De toute façon, la mode néo-classique (dont on avait parlé ici) met encore beaucoup l’emphase sur le port de bonnets en dentelle et de chapeaux de type « capote » qui se nouent sous le menton.
  • 1820 : la mode évolue et la demande augmente, il faut produire plus d’épingles. L’Angleterre, incapable de fournir et importe massivement depuis la France, mais pour éviter de déséquilibrer le marché avec cette concurrence étrangère, le Parlement anglais adopte une loi qui n’autorise la vente d’épingle à cheveux que deux jours par an : le 1er et le 2 janvier exclusivement ! Elles sont donc toujours rares et onéreuses.

PIN MONEY : en anglais, cette expression désigne l’argent de poche qu’un chef de famille donnait à son épouse et/ou ses filles pour leurs petites dépenses personnelles. Cela fait référence à l’argent que les femmes économisaient toute l’année pour pouvoir se payer une belle épingle (pin) à cheveux début janvier.

  • 1824 : l’Américain L. W. Wriglet invente une machine capable de produire en série des épingles avec une pointe bien effilée (un détail qui n’a rien d’anodin : celles qui se sont déjà coiffées avec un crayon ou un pic savent qu’il faut une extrémité bien pointue pour ne pas s’arracher les cheveux au passage). Le brevet est déposé en 1832, et dans les années qui suivent le Royaume Uni et la France se mettent également à produire de façon industrielle.
  • Dans les années 1830-50 : la mode capillaire évolue, influencée entre autres par les mouvements d’émancipation des femmes, qui revendiquent de pouvoir montrer leur cheveux et porter des chapeaux à l’égal des hommes. Sans ruban sous le menton, il leur faut fixer leurs chapeaux directement à leurs coiffures, d’où la nécessité de posséder une ou plusieurs épingles. Leur usage se démocratise, les épingles peuvent être très simples et bon marché, ou au contraire aussi précieuses que des bijoux, et sont utilisées par des femmes de toutes les couches sociales.
Nancy Langhorne Astor (vers 1900), exemple parfait d’une Gibson Girl
  • Entre 1880 et 1920 : les coiffures des femmes ont gagné en volume tout au long du siècle, comme l’illustre si bien l’idéal de beauté de l’époque édouardienne, la Gibson Girl, avec son chignon flou extra-volumineux. Parallèlement, les chapeaux ont pris eux aussi des proportions folles, ce qui fait que les épingles se sont rallongées : les plus petites mesurent 6 pouces (15 cm), les plus longues 10 pouces (30cm), voire même 12 pouces (35cm) !

    Le problème, c’est que la pointe de l’épingle, lorsqu’elle dépasse trop, peut sérieusement blesser les voisins de la porteuse de chapeau, ce qui pose un vrai problème dans les endroits où il y a foule. On finit par imposer aux femmes de mettre un petit capuchon protecteur, au point que certains théâtres ou tramways refusent carrément les clientes qui se présentent avec des épingles « à nu ».
Épingle avec son embout protecteur

Un moyen de défense

Face au harcèlement de rue du XIXe…

Parallèlement à cette mode capillaire qui progresse tout au long du siècle, le reste de la société évolue également. L’exode rural pousse hommes et femmes des campagnes vers les villes pour y chercher du travail, et les moyens de transport publics se développent (trains, omnibus, tramway, métro, etc). Ce qui fait que les femmes gagnent en indépendance : elles peuvent plus facilement se déplacer dans les villes – en tout cas en pleine journée – et par conséquent elles peuvent aussi plus facilement se déplacer seules, sans avoir besoin d’être accompagnées.

Le harcèlement de rue a donc rapidement pointé le bout de son nez. Parce que non, malheureusement, ça n’a rien de nouveau.

Il faut se remettre dans le contexte. Pour les hommes de cette époque, voir ces femmes seules dans l’espace public était un phénomène nouveau, puisqu’auparavant elles étaient cantonnées à la sphère domestique et aux environs immédiates de la maison (on avait d’ailleurs parlé ici de la monte en amazone comme moyen de limiter leurs déplacements et les garder « à leur place »). De plus, la manière de courtiser les femmes a aussi considérablement changé, puisque nombre d’entre elles ont quitté leur famille pour venir travailler en ville, et qu’on peut désormais les approcher sans avoir à demander d’abord la permission de leurs parents.

Perçues comme vulnérables, à portée de main, ces femmes se sont vite retrouvées face à des bourrins cherchant à profiter de ce qui est, pour eux, un avantage. Des « compliments » pas toujours de bon goût (je vous renvoie aux cartes pour draguer dans la rue, ici) quand ils n’étaient pas franchement déplacés ou insultants, des mains baladeuses, des bisous volés pris de force (c’est tout de suite moins romantique), des inconnus qui s’imposent à vous et vous suivent tout le long de votre chemin en insistant pour connaître votre nom, votre adresse, tout en vous sussurrant à l’oreille tout le bien qu’ils ont envie de vous faire…

Quoi ? Ça ne vous tente pas ?

APARTÉ : c’est le même harcèlement de rue que vivent beaucoup de femmes aujourd’hui dans certaines grandes villes (peut-être que ça n’a jamais vraiment cessé, entre avant et aujourd’hui, d’ailleurs ?). Et non, ne venez pas me dire que c’est une vue de l’esprit, que ça n’existe pas vraiment ou que ce n’est pas si grave. Pour avoir enduré ça pendant les 5 années où j’ai vécu à Paris, je ne peux que dire à mes consoeurs : « Ce n’est pas une fatalité due aux grandes villes, c’est aussi quelque chose de local et de culturel, propre à certains endroits seulement. Venez par exemple à Montréal ou dans les grandes villes nord-américaines, vous n’y trouverez aucun harcèlement de ce genre, même pas la nuit ». C’est donc bel et bien quelque chose à combattre et à rectifier, jusqu’à ce que ce soit acquis pour tout le monde que, oui, une femme a le droit de se déplacer comme elle veut, n’importe où, n’importe quand, sans avoir à gérer des intrusions pareilles.

Et pour vous, messieurs, qui vous demandez peut-être, en toute bonne foi : « Mais comment je fais, alors, pour tenter ma chance auprès de cette jolie inconnue que je croise tous les matins dans le bus ? », je vous répondrais : « Obtenez son accord AVANT d’entreprendre quoi que ce soit. Cherchez son regard. Observez et respectez le langage non verbal qu’elle vous envoie. Si elle vous lance des coups d’oeil appuyés ou répétés, ou un petit sourire encourageant (pas juste un sourire poli, hein !), alors il est probable qu’elle appréciera que vous lui adressiez la parole. Mais si elle fuit votre regard, vous ignore, se détourne physiquement de vous ou ne répond pas à vos sourires ou vos compliments, alors retenez vos ardeurs et laissez-la passer sans rien dire. Tant pis. »

Échanger un regard avec quelqu’un avant de lui parler, c’est comme frapper à la porte pour demander si on peut entrer : c’est la moindre des politesses. Et si on vous dit de ne pas entrer, alors on n’entre pas. Point.

Parce que oui, on peut draguer dans le bus ou le métro, et ça peut être très plaisant pour tout le monde, à condition de respecter cette politesse élémentaire.

Voilà. J’ai passé mon petit message, on peut continuer… 😉

… les femmes se défendent…

On s’entend qu’une épingle à cheveux toute fine, c’est un peu comme une aiguille à tricoter : pas exactement aussi solide que la lame d’un poignard. Néanmoins, on disait plus haut que la pointe est bien effilée, alors ça peut sacrément écorcher, surtout si vous vous en prenez un coup dans le bras ou à la figure. Vous n’allez pas en mourir, mais ça va piquer un petit peu (c’est le cas de le dire) !

Et c’est précisément ce que faisaient les femmes des années 1900 pour se défendre contre les agressions. Au point que dans certains journaux ou manuels pour dames, on publiait des techniques d’autodéfense, à base de coups de poings, de pieds, d’ombrelle ou d’épingle. Et on n’y allait pas de main morte, car on conseillait de viser le visage et de planter l’épingle ! Alors il y a de fortes chances qu’elle plie au lieu de transpercer jusqu’au coeur, n’empêche qu’il y a moyen de faire quelques dégâts et une belle frayeur à l’agresseur.

Journal San Francisco Sunday (1904). Attrapée par derrière, la femme attrape son épingle, puis se retourne pour poignarder son assaillant.
Encadré du journal The Evening World (1903) racontant comment, à New York, la jeune Leoti Blaker aurait « épinglé » un vieux monsieur qui l’importunait. Le genre de fait-divers dont raffolaient les journaux.

… et les hommes les prennent pour des folles

Face à l’augmentation de ce genre d’incidents, les hommes sont scandalisés. Mais qui sont ces hystériques qui les attaquent à coup d’épingles à cheveux ? Elles sont folles ! Elles sont dangereuses ! Il faut les contrôler avant qu’elles ne fassent plus de dégâts !

Il faut dire qu’on arrive, dans les années 1900, au moment où les démarches pour faire avancer les droits des femmes sont allées plus loin que jamais – en tout cas pour l’époque. Les Suffragettes se font entendre, elles manifestent bruyamment dans la rue, les esprits s’échauffent de part et d’autre, et certains dirigeants craignent qu’elles n’utilisent leurs épingles pour se faire plus violentes encore. En 1908, un juge anglais exige même que les Suffragettes enlèvent leur chapeau avant de pénétrer dans son tribunal, de peur qu’elles ne les utilisent comme armes (et on se doute qu’en faisant ça, le brave juge n’a pas dû apaiser les tensions…).

Ce n’est donc pas un hasard si l’utilisation de ces épingles comme moyen de défense coïncide avec le mouvement féministe des Suffragettes. Les femmes réclament leurs droits, entre autres celui de se déplacer en toute sécurité dans les lieux publics.

Malgré tout, à partir des années 1910, un peu partout dans les pays occidentaux, on légifère pour réduire la longueur des épingles (9 pouces maximum, soit 25 cm), sous peine d’amende. Mais les lois sont difficiles à faire respecter, les femmes refusent souvent de s’y soumettre, et certaines iront jusqu’à faire quelques jours de prison pour avoir refusé de payer l’amende.

« LE PÉRIL DE L’ÉPINGLE À CHEVEUX – Un danger grandissant ! Une étonnante liste d’accidents ! De violents assauts commis avec une arme de femme mortelle ! » (The Cleveland Plain Dealer, 1907). Admirez le choix du vocabulaire, la tête de mort et ces pauvres hommes transpercés de part en part ! 😉

En conclusion

Dans son discours du 30 septembre 1900, le président Theodore Roosevelt disait apprécier la ténacité de ces femmes prêtes à se défendre, et soulignait :

Aucun homme, aussi courageux soit-il, n’aimerait faire face à une femme résolue, avec une épingle à chapeau à la main.

Finalement, ce n’est pas la législation, mais la mode et la Première Guerre Mondiale qui feront en sorte que les grands chignons, les grands chapeaux et les grandes épingles seront peu à peu abandonnés. Le goût du jour est maintenant aux cheveux courts à la garçonne, et aux petits chapeaux cloches qui vont avec.

N’empêche que pendant longtemps, les femmes se sont battues avec ce qu’elles avaient sous la main, c’est à dire des objets du quotidien. On rit aujourd’hui de voir une matrone brandir un rouleau à pâtisserie ou une poêle à frire, n’empêche que ça devait être sacrément efficace ! Pareil avec l’épingle à chapeau. D’ailleurs, si l’histoire du Canada vous intéresse, allez donc lire cet évènement appelé la « guerre des épingles à chapeaux » : pas des suffragettes, mais des mères prêtes à en découdre tout de même, leurs épingles à la main !

Qui a dit que les femmes étaient des êtres doux, tendres, faibles et délicats ? Ce sont des êtres humains, c’est tout. Elles ont des bras, des jambes, un cerveau et de la volonté pour réagir quand on les emm… embête.

Voilà.

😉

SOURCES :
Wikipedia - Hatpin
The American Hatpin Society - A brief history of hatpins
Hatpin Society of Great Britain - History of hatpins
Before Mace, a Hatpin Was an Unescorted Lady’s Best Defense
Quirky History: the hatpin as a lady's weapon of choice
“The Hatpin Peril” Terrorized Men Who Couldn’t Handle the 20th-Century Woman
Early 1900s Women Had an Ingenious Method for Fending Off Gropers
Livre - Coup de chapeau aux épingles, par Christine Entre d'Anjou (2014)
La guerre des épingles
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