Tout le XIXe siècle

Le rôle d’une intendante / gouvernante

De tout évidence, l’article qui fonctionne le mieux parmi tous, sur ce blog, est celui sur le rôle des domestiques, ici. Visiblement, pas mal d’entre vous cherchent à mieux comprendre comment s’organisaient la hiérarchie des serviteurs dans les grandes maisons et qui faisait quoi.

Alors aujourd’hui, on s’attaque plus en détail au haut de cette hiérarchie, avec le poste-clé de l’intendante / gouvernante.


Quelle différence entre une intendante et une gouvernante ?

Aucune. Intendante et gouvernante sont les synonymes d’un seul et même poste, qu’on appelle aussi parfois une femme de charge.

En revanche, il y a une confusion possible avec la gouvernante d’enfants, qui est une enseignante à domicile chargée de leur éducation scolaire (et qui n’est pas une domestique, d’ailleurs, on en avait parlé ici). Cette confusion n’existe pas en anglais, puisqu’une gouvernante/intendante est une housekeeper (« gardienne de maison ») tandis qu’une gouvernante d’enfants est une governess.

C’est donc bel et bien d’une intendante dont nous parlons aujourd’hui. Une intendante comme Mrs. Hughes, dans la série Downton Abbey.

AUTRE EXEMPLE : Dans le roman de Charlotte Brontë, Jane Eyre est bien une gouvernante venue s’occuper de la petite Adèle, tandis que Mrs. Fairfax est l’intendante qui gère la maisonnée de son maître, Mr. Rochester.


C’est quoi, une intendante ?

Il y a longtemps, j’avais parlé des différentes responsabilités d’une maîtresse de maison (voyez ici). Pendant que Monsieur est à l’extérieur de la maison pour faire des affaires, Madame s’occupe du foyer : elle met au monde et élève les enfants, gère tout l’aspect ménager (les courses, les repas, le ménage, la lessive…), et entretient activement les relations sociales au nom de son mari et de sa famille.

Évidemment, plus le foyer est grand, plus ça fait de travail et plus il faut déléguer. Une maîtresse de maison qui en a les moyens pourrait alors s’offrir une nourrice pour prendre soin des bébés, puis une gouvernante d’enfants pour les éduquer. Côté relations sociales, difficile de faire autrement que de s’en occuper elle-même, en revanche, pour tout ce qui relève de la gestion ménagère et du quotidien de la maison, elle peut transférer ça à une intendante.

C’est pourquoi l’intendante est la plus haut gradée de tous les serviteurs : elle est la représentante de la maîtresse de maison auprès d’eux et agit en son nom. Elle a sous ses ordres toute la partie « cuisine » (incluant le chef cuisinier) et toute la partie « ménage/lessive/nettoyage ».

ET LE MAJORDOME, ALORS ? Si la maisonnée est assez grande, on prendra également un majordome, en plus de l’intendante. Dans ce cas, ils seront tous deux de rang égal : typiquement, le majordome prendra la tête des domestiques masculins, et l’intendante des domestiques féminines.

Mais le rôle du majordome est avant tout de servir les alcools et superviser le déroulement des repas, pas de s’occuper de la cuisine ni du ménage. Donc, dès lors qu’on a plusieurs serviteurs et qu’il devient nécessaire d’établir une hiérarchie pour les organiser, il faut, en premier lieu, une intendante.

ET LE SUPERINTENDANT, ALORS ? Toujours dans le cas d’une (très !) vaste maisonnée, il y a parfois en plus un house steward, qu’on pourrait peut-être traduire par « superintendant », qui est au-dessus de l’intendante et du majordome, et qu’il ne faut pas confondre avec le land steward (le régisseur de domaine dont on a déjà parlé ici).

Le house steward s’occupe lui aussi de la maison, mais à plus haut niveau, en achetant les fournitures et en embauchant les domestiques. Un aristocrate richissime possédant plusieurs propriétés pourrait par exemple avoir une intendante et un majordome dans chacune d’elles, ainsi qu’un house steward pour gérer l’ensemble. D’ailleurs, ce dernier n’est pas un domestique : c’est un employé, qui appartient à une classe sociale supérieure (comme le régisseur de domaine ou la gouvernante d’enfants).


Les qualités d’une intendante

  • Être – évidemment – d’une honnêteté absolue, car elle aura accès à l’argent et aux biens de valeur de ses maîtres
  • Savoir se faire respecter et diriger des équipes
  • Savoir parfaitement lire, écrire et compter, et surtout savoir tenir une compatibilité
  • Être propre et soignée, ponctuelle, ordonnée, organisée, consciencieuse, attentive aux détails, exigeante…
  • Être célibataire ! On a parlé ici du mariage pour les domestiques. Un majordome peut très bien être marié (il aurait sa famille à l’extérieur de la maison où il est employé), en revanche on préfère largement qu’une intendante soit célibataire (jamais mariée ou veuve), et en particulier on préfère qu’elle ne soit plus en âge de procréer, car ce serait impossible pour elle de travailler tout en élevant ses propres enfants

Il peut donc arriver que l’intendante soit assez jeune, mais pas trop non plus, afin d’avoir de l’autorité, de l’expérience et ne pas trop risquer de tomber enceinte. D’ailleurs, elle se fait toujours appeler « Madame », y compris si elle n’a jamais été mariée, juste pour être sûre qu’on lui témoigne du respect.


Les responsabilités d’une intendante

Gérer la maison

Une intendante sait à peu près tout faire elle-même dans la maison. Bien sûr, elle va déléguer aux autres domestiques, mais elle doit ensuite pouvoir évaluer la qualité de leur travail, et elle doit aussi pouvoir prendre le relais si jamais, subitement, il y a un besoin précis qu’aucun autre domestique ne peut remplir. La maison doit tourner sans accrocs et l’intendante doit être partout, tout le temps, et elle porte souvent à sa ceinture une châtelaine (voyez ce que c’est ici) pour travailler au quotidien.

Elle va notamment :

  • prendre ses instructions auprès de la maîtresse de maison pour ensuite les distribuer aux autres domestiques
  • les superviser pour s’assurer que leur travail est fait dans les temps, et de façon satisfaisante
  • faire en sorte que le garde-manger et les autres fournitures soient pleins, afin que tous les serviteurs puissent travailler. Elle va passer commande auprès de fournisseurs, et s’il le faut elle ira en personne au marché ou dans les magasins acheter ce qu’il faut. Dans la mesure du possible, elle fera fabriquer à la maison ce qui peut l’être.
  • faire en sorte que le rythme de lavage soit constant pour toujours avoir le linge propre nécessaire
  • organiser les départs ou arrivées des maîtres, de leurs invités, ainsi que tous les évènements hors de l’ordinaire (réceptions, déménagements, etc).
  • organiser les grands nettoyages saisonniers (faire laver les tapis/rideaux/tentures, faire ramoner les cheminées, ranger ou sortir les vêtements de saison, etc)
  • réaliser et tenir à jour l’inventaire des biens de la maison
  • garder sous clé les produits précieux auxquels les domestiques ont accès facilement, et surveiller leur usage, toujours pour s’assurer que rien ne disparaît (la viande et le lard sont un objet de convoitise, de même que l’argenterie, la porcelaine fine, les draps délicats, les petits objets décoratifs, voire même les savons parfumés qui sont souvent chapardés par les bonnes).
  • embaucher ou licencier les domestiques

ET LA CAVE, ALORS ? L’intendante veille à la préparation des repas, mais elle ne fait pas le service et elle ne s’occupe pas non plus des vins. Ça, c’est le boulot du majordome, d’ailleurs le mot butler (« majordome » en anglais) vient à l’origine de bouteiller, autant dire un sommelier.

Tenir la comptabilité

C’est l’intendante qui, au nom de la maîtresse de maison, paye les différentes factures et achats, ainsi que les salaires des domestiques. Elle doit donc tenir des livres de comptes précis et à jour indiquant ce qui a été payé, pour quoi, quand, à qui, et suivre tout ça sur le long terme afin de voir ce qui change dans les habitudes de la maison, ce qui peut être corrigé ou optimisé.

Elle possède les clés de toutes les portes, de tous les placards. Chaque trimestre, elle exécute l’inventaire des biens de la maison afin de s’assurer que rien ne disparaît sans raison, et que si jamais il y a des vols, de la casse ou des choses abîmées, elle puisse y remédier. Ça lui permet aussi de constater la quantité de choses qui sont « consommées » tout au long de l’année, pour voir ensuite s’il y a des économies à faire ou des changements à apporter.

PRÉCISION : le rayon d’action de l’intendante se limite à la gestion quotidienne de la maison, mais elle ne fait pas tout non plus. Si le maître veut s’offrir un nouvel habit de chasse, il verra ça avec son valet de chambre ou directement avec son tailleur, et si la maîtresse de maison veut faire retapisser son salon, elle s’adressera à un conseiller ou à un professionnel. L’intendante n’aura pas à s’occuper de ces sujets-là, elle a déjà bien assez à faire.


Dîner chez l’intendante

En leur qualité de « chefs des domestiques », le majordome et l’intendante disposent d’un avantage spécial : ils ont chacun leur pièce privée, qui sert de bureau/salon/boudoir, et où ils peuvent travailler au calme, se détendre ou recevoir les autres domestiques pour des entretiens privés.

Parfois, le boudoir de l’intendante sert de salle à manger pour que les plus hauts gradés prennent leurs repas ensemble, à l’écart du reste des serviteurs. On peut donc retrouver à la table de l’intendante :

  • l’intendante elle-même
  • le majordome
  • le valet de chambre de Monsieur (ici)
  • la femme de chambre de Madame (ici)

Si jamais les maîtres ont invité des amis à séjourner chez eux, alors ces derniers ont probablement amené leurs propres valets et femmes de chambre, qui dîneront également chez l’intendante.


Le lien entre l’intendante et la still room maid

Souvenez-vous de la still room maid (ici), une servante qui s’occupe de tout ce qui relève de la droguerie : fabriquer des bougies, de la cire, des teintures, utiliser l’alambic pour distiller des alcools, fabriquer des cosmétiques, des remèdes médicamenteux, s’occuper de la conservation des aliments, préparer le thé/café/cacao…

« The Chocolate Girl », par Jean-Etienne Liotard (fin du XVIIIe)

Contrairement aux autres domestiques, qui fonctionnent par groupes et qui – s’ils sont nombreux – ont un chef d’équipe à leur tête (ex : les cuisinières obéissent au chef-cuisinier, les bonnes obéissent à la bonne en chef, etc), la still room maid est toute seule. Parmi les tâches dont elle s’occupe, il peut arriver que le cuisinier surveille la mise en bocaux des aliments ou la préparation du thé, en revanche il ne peut pas être responsable de tout ce qui n’est pas d’ordre alimentaire, ce n’est pas son rayon. C’est pourquoi la still room maid n’a pas de chef d’équipe, elle est placée sous l’autorité directe de l’intendante.

Cela crée une relation étroite et privilégiée entre les deux : la still room maid se trouve être à la fois la domestique personnelle et le bras-droit de l’intendante. Elle va faire le service à table auprès des hauts-gradés qui mangent chez l’intendante, mais elle va aussi allumer son feu, ranger son bureau, lui servir d’assistante… En retour, elle se forme et s’instruit auprès de sa supérieure, si bien qu’avec le temps et l’expérience il arrive couramment qu’une still room maid devienne à son tour intendante.


En conclusion

L’intendante devait se faire calife à la place du calife, c’est à dire endosser le rôle d’une maîtresse de maison, mais tout en restant une servante dévouée sachant se tenir à sa place.

Reste qu’on lui demandait de s’occuper avec un dévouement exemplaire d’un foyer qui ne serait jamais le sien. Alors, comme toujours, l’objectif d’une domestique comme elle était de mettre un maximum d’argent de côté, soit pour subvenir aux besoins de membres de sa famille (qu’elle ne devait pas voir souvent), soit pour espérer se préparer une vieillesse à peu près à l’abri du besoin, après une vie entière de labeur.

Ah, décidément, c’était tout un sacerdoce, d’être domestique !

Une petite servante savante couverture

DANS MON DERNIER ROMAN, intitulé Une petite servante savante, je raconte l’histoire de Fanny, quittant sa campagne natale pour travailler comme domestique à Londres, dans les années 1860. Elle tombe alors sous l’autorité de l’intendante, Mrs. Taylor, qui dirige la maison d’une main de fer dans un gant de… fer.

Vous pouvez lire le premier chapitre ici 🙂

SOURCES :
Mrs. Beeton's book of house management - Chapter 2, The housekeeper
Regency Servants ~ Women in the Household
Victorien domestic servant hierarchy and wage scale
The Housekeeper’s Tale: The Women Who Really Ran the English Country House, par Tessa Boase
The Victorian Home - Hints for housekeepers
A Victorian - Housekeeper
What are Upper-Servant Offices?
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