Époque georgienne,  Époque Régence anglaise

Les origines noires de la reine Charlotte (vraiment ?)

Il y a quelques temps, j’avais réagi à la série télé Bridgerton et à son casting multiethnique qui faisait couler beaucoup d’encre. On avait discuté ici des anachronismes de la série, et on avait poussé un peu plus loin la discussion ici à propos de la présence réelle de gens de couleur dans l’Angleterre des années 1800.

Soyons clairs : Bridgerton, ce n’est pas ma tasse de thé. J’ai regardé la saison 1 pour la forme avant de m’arrêter là, et je n’ai pas non plus regardé la mini-série sur la jeunesse de la reine Charlotte. Par contre, quand je vois circuler les rumeurs au sujet de la couleur de sa peau et que je vois le peu d’informations fournies par certains sites pour confirmer ou infirmer lesdites rumeurs, je me dis qu’il y a de quoi creuser un peu.

Alors, creusons !


Les origines germaniques de la reine Charlotte

Charlotte Sophia voit le jour en 1744 dans le duché de Mecklenburg-Strelitz, au nord-est de l’Allemagne, à l’époque du Saint-Empire romain germanique. Son père, Charles de Mecklenburg, est un fils cadet qui ne sera jamais duc lui-même (c’est le frère aîné qui porte le titre familial), et le duché n’est de toute façon ni très ancien, ni très influent, ce qui fait de Charlotte une princesse germanique mineure et sans aucun intérêt politique.

C’est visiblement ce qui a fait qu’on l’a choisie comme épouse pour le roi Georges III tout fraîchement couronné, qui n’avait pas besoin d’alliances politiques à ce moment-là, mais juste d’une bonne épouse pour lui faire plein d’enfants. Je ne rigole même pas, car, ensemble, ils en auront 15, dont seulement 2 mourront en bas âge, ce qui est un sacré record ! Et dans le genre « bonne épouse », Charlotte est aussi la plus longue reine consort de l’histoire de Grande-Bretagne, car son mariage durera 57 ans, jusqu’à sa mort à elle en 1818. Elle est connue pour avoir introduit le tout premier sapin de Noël à la Cour d’Angleterre (voyez ici ou ici), pour avoir été à l’origine du fameux « bal des Débutantes » (ici), et pour avoir eu toute une « carrière » de bienfaitrice, de fondatrice d’orphelinats et d’hôpitaux, et de mécène pour les arts.

Maintenant, si elle est née dans une famille princière germanique au XVIIIe siècle, je doute déjà beaucoup qu’elle ait pu être noire de peau. Je doute aussi très fortement qu’elle ait pu être métissée, au vu du physique de ses parents et ses frères…

De gauche à droite : Charles de Mecklenburg (père), Elisabeth de Saxe-Hildburghausen (mère), Charles II (frère), Ernest (frère)

Mais soit ! On pourrait se dire que tout ça, ce ne sont que des représentations qui ont pu être modifiées par l’artiste peintre (c’est vrai) et que ce n’est pas une garantie (c’est vrai aussi). Continuons donc à creuser et chercher d’où vient cette rumeur et quels sont ses arguments en faveur d’une reine métisse.


Les origines portugaises de la reine Charlotte

Explorer son arbre généalogique

La reine Charlotte était métisse, parce qu’elle descendait en ligne directe de la famille royale portugaise, où il y avait des noirs/métisses.

La première fois que j’ai lu ce genre d’info, je me suis dit naïvement : « Tiens ? C’est vrai qu’à son époque, au XVIIIe, il y avait des colonies portugaises dans les Antilles et en Afrique, avec des créoles d’origine européenne blanche qui pouvaient à l’occasion se mélanger aux anciens esclaves ou aux locaux. Ça me paraît chaud, vu que les rois et les reines ne se mélangent pas si facilement, mais bon… Il s’est peut-être passé un truc vraiment spécial dans sa famille ? ».

Mais, encore une fois, si elle est née dans le Saint empire germanique au milieu du XVIIIe, à quand remonteraient ses origines portugaises ? Et, a fortiori, à quand remonterait un(e) ancêtre noir(e) ?

Il se trouve que Wikipédia apporte une réponse sous forme d’arbre généalogique, histoire d’éclairer tout ça. Attention, il faut dérouler un certain temps… 😉

Si on décrypte un peu, on comprendre que Charlotte (le carré rouge tout en bas, née en 1744) descend de plusieurs générations purement germaniques, qu’elle a un peu de sang français grâce à une branche maternelle venant d’une certaine Antoinette de Neufchâtel (née en 1500), dont la grand-mère était effectivement portugaise (le carré rouge au centre). Après quoi, on peut remonter encore jusqu’au roi du Portugal et à une certaine Madragana, née vers 1230 (le carré rouge tout en haut).

Madragana, l’ancêtre noire de Charlotte ?

Madragana est née en Algarve, à une époque médiévale lointaine où la région était occupée par les Maures. Elle est visiblement d’origine maure, puisqu’elle est la fille du qāḍī (sorte de juge ou de magistrat) Aloandro Ben Bekar. Elle a ensuite été baptisée sous le nom chrétien de Mor Afonso, qui signifie « fille d’Afonso » et laisse deviner qu’un certain Afonso devait être son parrain. Sauf que… pas n’importe lequel : Afonso III, roi du Portugal, qui devint par la suite son amant. D’où bébé, puis lignée qui se perpétue au fil du temps, et voilà le lien entre Madragana et Charlotte.

Bon. Vous le voyez, le problème ?

Perso, j’en vois deux :

  • L’immeeeeeeeeeense intervalle entre Charlotte et sa supposée ancêtre noire. On parle de 15 générations ! 15 générations de gens qui, si on considère qu’il y a bel et bien eu une mère noire à un moment donné, ont par la suite continué de se reproduire entre Blancs. Je ne suis pas spécialiste en génétique, mais il me semble que, dans ce contexte, les gènes visibles de Madragana n’ont pu faire autrement que se diluer très vite, au point qu’on ne puisse vraiment plus qualifier Charlotte de métisse. À la rigueur, on pourrait toujours dire : « Oui, c’est vrai elle avait du sang noir ». La belle affaire ! Nous avons tous, en nous, des gènes qui proviennent d’un peu partout à travers le monde, il suffit de remonter plus ou moins haut dans nos arbres généalogiques… À ce compte-là, nous sommes tous des descendants directs de Charlemagne et de Gengis Khan.
  • Qui a dit que Madragana était noire ? Son origine ethnique est incertaine, les historiens n’ayant pas assez d’informations sûres à son sujet. Elle est décrite dans des textes anciens comme étant maure, ce qui veut tout et rien dire puisque ça désigne tantôt les peuples d’Afrique du nord, et tantôt ceux d’Afrique sub-saharienne. D’autres pensent que Madragana était probablement mozarabe, un terme qui désigne des populations arabisées et pas forcément originaires d’Afrique. De plus, son père s’appelait Aloandro (un prénom qui sonne portugais/ibérique) Ben Bekar (« fils de Bekar » en arabe), ce qui fait pencher plutôt vers des Maures magrébins implantés dans la péninsule ibérique envahie (des Mozarabes, donc) et non pas des Maures d’Afrique noire. Alors bon… Cette femme a existé et elle a bien été la maîtresse du roi, mais elle est née au Portugal et on n’a aucune idée de sa couleur de peau.

L’influence des activistes

Cette rumeur a commencé dans les années 1940, dans un livre de l’auteur afro-américain Joel Augustus Rogers, où il concluait que :

Le portrait de la reine Charlotte Sophia, épouse de George III, par Ramsay, montre clairement une souche noire. Horace Walpole, qui l’a vue, a écrit d’elle, « les narines s’écartent trop; la bouche a le même défaut. »

Joel Augustus Rogers, Sex and Race : Volume I (1940)
Le portrait de la reine Charlotte en question, par Allan Ramsay (1761), avec un gros plan de son visage
La reine Charlotte avec sa fille, par Francis Cotes (1767)

Dans les années 2000, cette affirmation a été reprise et amplifiée par un autre auteur américain, Mario de Valdes, qui voyait lui aussi dans les portraits de la reine la preuve qu’elle présentait les traits distinctifs des Noirs. Et c’est ainsi qu’on s’est mis à affirmer que la reine était métisse, qu’elle avait hérité cela d’une ancêtre africaine (la fameuse Madragena), mais qu’elle se maquillait ou demandait aux peintres de la représenter plus blanche de peau qu’elle n’était réellement, de lui affiner le nez, etc, etc, etc.

Sérieusement… On a vraiment tenté de justifier le fait que la reine Charlotte ait pu être noire ou métisse avec des arguments pareils ?

Non seulement on parle de portraits peints (et, bien sûr, personne ne souligne le fait qu’ils ne sont peut-être pas ressemblants), mais en plus on se limite à de simples appréciations personnelles : « Tiens, elle a l’air d’avoir des traits d’une Noire, c’est donc qu’elle doit en avoir les gènes ». C’est bien pratique, et c’est un discours qui fait plaisir aux oreilles des militants et activistes pro-afrique (qui ont, par ailleurs, tout à fait raison de vouloir valoriser la culture africaine, c’est juste qu’ils ne le font pas avec de bons arguments).

En revanche, on ne se demande pas ce qu’en pensaient ses contemporains : des détracteurs ou des caricaturistes comme le célèbre James Gillray se seraient fait un plaisir d’accentuer l’aspect étranger de la reine, or on ne trouve rien qui va en ce sens. On ne se demande pas non plus pourquoi, parmi tous les descendants de Madragena, seule celle qui est devenue reine d’Angleterre a subitement présenté des signes apparents de métissage, ni pourquoi elle n’a ensuite rien transmis de cet héritage à ses 15 enfants. Alors, oui, c’est vrai que la génétique est parfois capricieuse, mais dans ce contexte, ça semble une explication sacrément hasardeuse, et je rappelle qu’on ne sait pas, de toute façon, si Madragena était noire ou pas.

Tout ça pour une reine qui avait peut-être juste le nez un peu plus large et les lèvres un peu plus épaisses que ce qu’on aurait souhaité d’une aristocrate européenne (et encore ! qu’est-ce qu’on en sait, de la véritable apparence de Charlotte ?).


En conclusion

Je n’ai rien contre l’actrice qui joue la reine dans Bridgerton (dans la saison 1, je trouvais même que c’était elle le personnage le plus intéressant parmi tous) et j’ai encore moins d’opinion sur la mini-série racontant sa jeunesse, puisque je ne l’ai pas regardée. Par contre, j’avoue que la polémique autour de cette couleur de peau me désole un peu…

Quand on choisit une actrice non-blanche pour interpréter un rôle de ce type, ce devrait être un choix purement artistique, comme ça a été le cas pour d’autres personnages historiques, comme Anne Boleign. En tant que spectateurs, nous sommes libres d’aimer ou pas la proposition qui nous est faite, mais rappelons que les films et séries historiques ne sont que des créations artistiques, des fictions « inspirées de », et qu’elles n’ont pas pour but d’être des reconstitutions fidèles de l’Histoire. On n’aurait pas fini de reparler du réalisme approximatif de Braveheart, de Jeanne d’Arc, et des innombrables interprétations d’Elizabeth Ière, de Louis XIV, de Jules César ou de Catherine la Grande, pour ne prendre que quelques exemples. Ce n’est pas le propos quand il s’agit de fictions, car elles ne sont que ça : des fictions (je ne parle pas des documentaires comme celui qui fait polémique sur la couleur de peau de Cléopâtre, c’est un autre débat).

En revanche, je continue de tiquer un peu sur le fait que le récit de Bridgerton choisit délibérément de présenter la reine comme étant noire/métisse, participant ainsi à propager et donner du poids à une théorie bidon. Perso, je trouve l’idée sympa au départ, mais il faut bien admettre le grand public ne fait pas souvent l’effort de se renseigner pour faire la part des choses et gobe tout tel quel, même quand c’est dans un univers pop-bonbon aussi peu crédible que Bridgerton. Pour éviter ce genre de confusion, je ne peux que donner en contre-exemple l’excellente série The Great, qui ne se gêne pas pour faire de sacrées entorses à la vie de Catherine II de Russie, mais qui l’assume pleinement et le fait comprendre à son public avec des sous-titres marrants, du genre « The Great, une histoire (presque) tout le temps vraie ».

Maintenant, pour ce qui est de mettre en lumière la culture africaine et ses personnages inspirants à travers des films ou séries grand public, c’est une bonne chose et il y a de la matière à exploiter, car l’Histoire africaine est riche et trop peu connue (pour ça, je trouve que The Woman King est très réussi !). Il y a également toute une galerie de personnes noires ou d’autres origines ethniques ayant eu des vies passionnantes dans l’Europe du XVIIIe ou du XIXe, et qui sont elles aussi dignes d’un bon biopic, comme le fameux chevalier de Saint-Georges (rhââââ… mais où est-ce que je peux voir ce film, bon sang ?) ou ceux que j’avais listés ici.

De bon héros historiques non-blancs, il en existe déjà, pas besoin de les inventer là où il n’y en a pas. On devrait laisser cette pauvre Charlotte tranquille, non ?

SOURCES :
Wikipedia - Charlotte of Mecklenburg-Strelitz
The Myth and Reality of Queen Charlotte
Wikipedia - Madragana
Wikipedia - Joel Augustus Rogers
La chronique des Bridgerton : la vraie reine Charlotte était-elle noire ?
Was Queen Charlotte Britain’s First Black Royal?
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