Belle Époque,  Époque victorienne

Le sabot comme objet-souvenir d’un cheval qu’on a aimé

Vous connaissez mon amour pour les « objets chelous », comme j’aime les appeler, ces petites curiosités du XIXe qui ont soit une esthétique intéressante, soit un usage unique un peu ridicule qui relève du gadget, soit qui s’appliquent à un contexte vraiment unique qui n’existe plus de nos jours. J’en ai fait plusieurs articles, que vous retrouverez ici.

Parmi tous ces objets étonnants, il y a ceux qui servent de souvenir. On a déjà parlé des bijoux de deuil destinés à commémorer les défunts, mais il y en avait aussi en mémoire des animaux de compagnie.

Aujourd’hui, on se penche en particulier sur les objets-souvenirs autour du cheval.


Le sabot comme objet-souvenir

L’attachement au cheval

Je ne pense pas qu’il soit nécessaire de rappeler à quel point le cheval était central dans les siècles précédents, avant tout comme animal utilitaire pour les déplacements, les loisirs, la chasse, le travail dans les champs, etc. Bien entendu, on trouvait de tout, des abus et des maltraitances animales (comme les chevaux de diligences qu’on poussait jusqu’à l’épuisement, j’en avais parlé ici), mais aussi des propriétaires veillant au bien-être de leurs bêtes, jusqu’à s’y attacher profondément et pleurer leur mort, comme pour tout animal de compagnie avec lequel on a tissé un lien fort.

Or, on a déjà vu qu’à l’époque victorienne est apparue une grande mode autour du deuil et des objets-souvenirs en tous genres (je pense encore une fois aux bijoux de deuil, ici, mais aussi à l’oeil d’amoureux, ici, ou encore aux souvenirs de naufrages, ici). Les animaux n’y font pas exception. C’est le siècle où se développe énormément la naturalisation – autrement dit : la taxidermie -, et de la même façon qu’on cherche à accrocher sur son mur la tête du cerf qu’on a chassé, ou bien qu’on utilise une tête de bélier ou une carapace de tortue en guise de tabatière (des exemples ici), on va également vouloir conserver un morceau ou la totalité du corps de son animal préféré.

Mouais… Difficile de naturaliser un cheval entier pour le mettre dans son salon, quand même !

En effet, c’est pour ça qu’on va se tourner plutôt vers leur sabots, d’autant que leur forme en fait de parfaits petits réceptacles. On en fait alors non seulement des objets-souvenirs, mais aussi des objets utiles au quotidien.

LES DENTS AUSSI ! Il y a quelques années, j’ai vu dans un documentaire la collection d’un lord anglais de la fin du XIXe/début du XXe, qui était un passionné de courses hippiques et qui conservait les dents de ses meilleurs chevaux. Je vous dis ça de mémoire, car je n’arrive plus à remettre la main sur le documentaire en question (rhâââ… 🙁 ), mais c’était vraiment curieux de voir ces dentitions exposées au mur de l’écurie, parmi les médailles remportées par ces animaux.

Quelques exemples de sabots commémoratifs

Sabot transformé en encrier, à la mémoire de The Grey, mort en 1917
Sabot-encrier au nom de Mavourneen, mort en 1885 à l’âge de 53 ans (c’est très vieux pour un cheval, il devait sûrement être bien traité tout au long de sa vie, le chanceux !)
Sabot transformé en tabatière, en l’honneur d’un champion de course hippique. L’inscription indique : « Iroquois, gagnant de « The English Derby », le seul cheval américain à avoir accompli cet exploit. Élevé par Aristide Wech à Philadelphie », 1881.
Sabot-encrier avec un support pour poser la plume. L’objet viendrait de France dans les années 1890, mais ne semble pas faire pas mention du cheval lui-même.
Sabot transformé en bougeoir, et portant l’inscription : Nicholson’s Nek, 28 septembre 1900 (on suppose que Nek est le nom du cheval, Nicholson celui de son maître). L’objet remonterait à la guerre des Boers, en Afrique du Sud.
Les deux sabots avant de Marengo, le célèbre destrier de Napoléon Bonaparte, ont également été transformés en souvenirs. Marengo avait été récupéré (vivant) par un baron anglais après la défaite de Waterloo, et lorsqu’il est mort en 1831, son corps a été conservé. Ses sabots sont devenus des tabatières dix ans plus tard.
Pour finir, ce sabot-tabatière a une histoire bien particulière. Il porte la mention : « Cheval du soldat Abel Bettington, mort avec son cavalier aux côtés du Prince Impérial, au bord de la rivière Ityotozi, 1er juin 1879 ». On parle ici de Louis-Napoléon Bonaparte, fils unique de Napoléon III, mort en Afrique du sud après avoir rejoint l’armée britannique dans sa guerre contre les Zoulous. On est donc ici plutôt dans le souvenir de l’évènement important qu’a représenté la mort d’un héritier impérial, plutôt que dans celle du cheval (dont le nom n’est même pas précisé) ou de son propriétaire. Pour le reste de l’histoire, je vous renvoie sur ce site si vous lisez l’anglais.

Le sabot comme preuve

Le cheval de guerre, un bien précieux

Il se trouve qu’au XIXe, on coupait parfois les sabots des chevaux morts au combat (je cite le musée britannique Bodmin Keep, mais je ne saurais pas dire avec exactitude si ça se pratiquait aussi en France, car je n’ai rien trouvé à ce sujet. J’ai tendance à penser que oui, mais si vous avez plus d’info, n’hésitez pas à partager en commentaire ! 🙂 ).

Cuirassier blessé quittant le feu, par Théodore Géricault (1814)

D’abord, un cheval coûte cher en général. En période de guerre, on utilise différentes races de chevaux selon les besoins (et selon ce qu’on a à disposition), plus ou moins lourds, rapides ou robustes selon qu’ils doivent porter un cavalier, tirer de l’artillerie ou transporter des vivres, par exemple. Pour éviter qu’un soldat ne vende son cheval pour se faire de l’argent en prétendant ensuite à ses supérieurs que sa bête est morte pendant l’attaque, on lui demandait de ramener une preuve. Il fallait donc trancher un sabot, voire les quatre.

De plus, récupérer les sabots était aussi une façon de faire l’inventaire des bêtes perdues pendant la bataille. Une fois le combat terminé, on envoyait un maréchal-ferrant sur le champ de bataille pour qu’il achève les animaux agonisants et rapporte leurs sabots. Il arrivait d’ailleurs que, du vivant de l’animal, les sabots soient marqués d’un numéro ou d’une inscription correspondant à l’inventaire, de sorte que quand le maréchal-ferrant les rapportait, on savait précisément dans quelle section ou cavalerie on avait perdu combien de bêtes. On pouvait alors les remplacer et se préparer ainsi à la prochaine bataille.

Hache de maréchal-ferrant (XIXe siècle). La pointe servait à achever les chevaux mourants, et la lame à leur couper les pattes.

Et tant qu’on y est, à propos des sabots des chevaux de guerre…

Vous avez peut-être déjà entendu que, sur les statues équestres des grands chefs militaires, la position des sabots du cheval indiquerait quelle a été la mort du militaire en question.

  • Si le cheval a les quatre sabots au sol : l’homme est mort naturellement
  • Si le cheval a une patte levée : l’homme a déjà été blessé au combat mais a survécu (autre version : si c’est la patte gauche, il a succombé à ses blessures, mais si c’est la patte droite, alors il a été assassiné)
  • Si le cheval est dressé sur ses pattes arrière : l’homme est mort sur un champ de bataille
Statue d’Henri IV, sur le Pont-Neuf (1818)

C’est toujours une anecdote qui fait son petit effet pendant une visite guidée, mais bien évidemment, c’est du gros n’importe quoi. Non, les sculpteurs ne sont pas mis d’accord pour respecter quelque code que ce soit. C’est un mythe, une légende urbaine, une tentative de trouver des correspondances et un sens particulier là où il n’y en a pas. Pour chaque statue où – par hasard – la position du cheval correspond bien au sort de son cavalier, il y a tout un tas d’autres statues pour lesquelles ça n’est absolument pas le cas, sans compter qu’un même personnage historique est parfois représenté sur différentes statues avec différentes positions équestres (et pourtant il a bien eu la même mort).

Bref… Laissons les sabots de ces pauvres bêtes tranquilles ! 😉


En conclusion

Ces sabots-souvenirs appartiennent à des chevaux dont le propriétaire était un haut gradé qui avait les moyens financiers de transformer un morceau de sa monture favorite en objet élégant. Ce cheval est alors perçu comme un animal de compagnie et pas seulement une bête utilitaire.

Reste que l’immense majorité des chevaux de guerre n’avaient pas droit à un tel traitement. Non seulement ils ne laissaient aucune souvenir après leur mort, mais ils étaient surtout maltraités de leur vivant. Beaucoup mouraient sur le champ de bataille, mais beaucoup mouraient aussi avant ou après la bataille, par manque de soins. Des chevaux mal nourris, pas abrités, jamais dételés ou désellés, des sabots pas entretenus, des blessures pas soignées… On a retrouvé des témoignages de soldats horrifiés de voir les conditions épouvantables dans lesquelles étaient parfois laissées ces pauvres bêtes, et on dit même que certaines batailles (je pense aux guerres napoléoniennes, par exemple) auraient eu une issue bien différentes si les chevaux avaient été en meilleur état.

Reste que les sabots transformés en objets du quotidien, il y en a plein, et le nom du cheval n’est pas toujours mentionné. Entre le souvenir qui signifie quelque chose pour son propriétaire et le simple objet décoratif d’art populaire, il n’y a qu’un pas.

SOURCES :
Bodmin Keep Museum - Horse hoof snuff box
Animal Objects: Memory, Desire and Mourning
Commemorative Horse Hoof Inkwells
French Mounted Horse Hoof Inkwell and Pen Holder
Commemorative horse's hoof candlestick
Horse hooves and myths
Wikipédia - Statue équestre
Chevaux victimes de guerres
On a retrouvé un des sabots de Marengo
Un sabot d’un cheval de Napoléon retrouvé en Angleterre
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