Downton Abbey, Thomas Barrow, Lady Violet Crawley Grantham, bal des domestiques
Belle Époque,  Époque victorienne

Le bal des domestiques, une tradition de Noël ?

Avec le second film qui va sortir dans quelques mois, je suis en train de re-regarder la série Downton Abbey au grand complet. Et comme je sais que son scénariste et créateur, Julian Fellowes, a parfaitement bien fait ses devoirs et que la série est très réaliste, je me laisse sans problème embarquer dans la vie quotidienne qui nous est décrite, en sachant que tout ça ne sort pas de son imagination.

C’est comme ça que je suis retombée sur cet épisode (le dernier de la saison 2) où, pendant les fêtes de fin d’année, les Crawley organisent un « bal des domestiques » dans le grand hall de la maison, où maîtres et serviteurs dansent ensemble le temps d’une soirée.

C’était bel et bien une tradition, et devinez qui a lancé la mode…


Comme toujours, la reine donne l’exemple

D’abord, un petit détour par l’Écosse

Vous connaissez sûrement – au moins de nom – le château de Balmoral, qui est une des résidences royales des Windsor et qui se trouve en Écosse. On entend souvent que la reine Elizabeth II y passe quelques temps à la fin de l’été (je suppose que c’est l’endroit parfait pour la saison de la chasse).

En fait, contrairement aux monarques précédents qui n’y faisaient que des voyages politiques très occasionnels (voire : qui n’y mettaient jamais les pieds), c’est à partir de 1842 que la reine Victoria et le Prince Albert ont commencé à se rendre en Écosse chaque année, en villégiature. Ils sont d’abord séjourné à plusieurs endroits différents, puis ils ont découvert le château de Balmoral qu’ils ont d’abord loué, et qu’ils ont finalement acheté en 1852. De là, l’endroit est devenu une sorte de maison de vacances pour la famille royale.

Pour Victoria, en tout cas, ça a été le début d’une longue histoire d’amour avec l’Écosse.

Château de Balmoral

Le « Ghillies Bal »

En 1852, la première année, donc, où elle devient propriétaire de Balmoral, Victoria y donne, en plein coeur de l’été, un grand bal pour remercier ses serviteurs. Par « serviteur », on entend bien sûr les domestiques qui travaillent directement dans la maison, mais aussi les divers fermiers, locataires et autres employés sur le reste du domaine.

Ce bal est nommé Ghillies Bal, et sera finalement reproduit chaque année. Il semblerait que d’autres familles aristocrates aient déjà eu l’idée, à l’époque, d’organiser ce genre d’évènements pour leurs serviteurs, et Victoria ne fait que reprendre l’idée. Mais en tant que reine, elle a une portée bien plus grande : tout le monde observe et imite ses faits et gestes, ce qui fait que si Victoria organise un bal pour ses domestiques, alors il devient très à la mode de faire de même partout ailleurs.

The Ghillies Ball, photographié à Balmoral par W. & D. Downey (1868)

Je vous cite ci-dessous une archive de 1865 :

La Reine a pris l’habitude de donner annuellement un bal à Balmoral pour ses gens et ses locataires, qui se déroule sur à peu près le même principe que la danse à Beauséjour – pas de respect de l’étiquette, pas de différence entre un Lord et ses serviteurs. Et ce que la Reine fait, entourée de sa cour, bientôt le reste du pays fait de même. Je peux nommer un endroit du Yorkshire où une danse, exactement comme à Beauséjour, est organisée toutes les deux semaines, et où l’une des demoiselles de la maison, chaque fois qu’elle est présente, met un point d’honneur à prendre pour partenaire le gros cocher qui travaille pour la famille depuis des lustres. […] Les habitants de Londres assisteraient forcément à une telle scène avec la plus profonde incrédulité. Ce qu’un duc se permet parmi ses serviteurs, Jones et Brown sont bien incapables de le reproduire dans leur propre foyer. Mais dans ces petits châteaux, il n’y a pas tant de distance entre maîtres et domestiques, si bien que Jones pourrait se sentir à l’aise de danser avec son intendante, ou Mrs. Brown de se laisser prendre à la taille par son majordome.

New York Times, 16 juillet 1865 (en recopiant un extrait de The Shilling Magazine)

Malheureusement, je n’ai pas trouvé à quel « Beauséjour » l’article faisait référence, mais c’était visiblement le même genre de mélange de classes sociales, jugé très inapproprié à l’époque… 😉

Chaussons de danse « guillies »

L’ORIGINE DU NOM : Le mot ghillies (ou gillies) désigne des chaussons de danse spécifiques, faits d’une épaisseur de cuir souple nouée autour du pied, et utilisés pour les danses campagnardes écossaises et irlandaises.

Comme les nobles portent des chaussons de danse plus élaborés (on en avait un peu parlé ici), les guillies sont plutôt représentatifs des gens du peuple, ce qui en fait un nom « logique » pour désigner un bal qui leur est destiné.


Le bal des domestiques

Un glissement vers les fêtes de fin d’année

Le bal du Nouvel An des domestiques, dans le hall d’entrée de Lyme Park, par Phyllis Elinor Legh (1908)

Pour Victoria, le bal des domestiques se situe en juillet. Mais avec le temps, cette tradition glisse plutôt vers les fêtes de fin d’année, et notamment autour du Nouvel An et de l’Épiphanie.

Je vous renvoie vers les articles au sujet du wassail (ici) et de la Nuit des Rois (ici), qui correspondent tout les deux à l’Épiphanie. C’est un moment important car c’est la toute dernière fête de cette période de Noël, mais surtout c’est le moment où l’on permet que les rôles sociaux se mélangent un peu : maîtres et serviteurs festoient ensemble, partagent un moment de convivialité, et en finissent par se considérer égaux ou par carrément échanger leurs rôles (comme le fameux roi élu par la fève dans la galette). Ça fait écho à cette vieille tradition qu’on retrouve sous plusieurs formes partout en Europe et qui consiste, pour un temps limité, à s’amuser à changer de rôle ou à les inverser, à devenir quelqu’un d’autre, à ne plus tenir compte des limites habituellement imposées par les codes de la société.

Cela dit…

L’étiquette à respecter lors d’un bal des domestiques

… on a beau jouer temporairement avec les codes sociaux, reste que lors d’un bal des domestiques on conserve tout de même une certaine étiquette (parce que faudrait pas déconner, non plus).

Pour démarrer le bal, on respecte la hiérarchie naturelle des deux camps en associant les plus hauts gradés entre eux : le maître de maison avec l’intendante, la maîtresse de maison avec le majordome, et en descendant progressivement (le fils de la maison avec la femme de chambre, etc). Par la suite, les règles d’étiquette du bal s’appliquent (on en avait parlé ici), donc on ne danse pas constamment avec le ou la même partenaire, mais on varie pour que tout le monde ait l’occasion de danser et s’amuser.

Carson, le majordome, dansant avec Lady Cora, la maîtresse de maison

De plus, selon le degré de confort et de proximité que peuvent ressentir les maîtres envers leurs domestiques, ils resteront plus ou moins longtemps. Il est courant, par exemple, que les maîtres ne restent que pendant la première demi-heure, histoire de se mélanger un peu (et de se faire bien voir), mais ensuite ils s’en vont pour laisser les serviteurs entre eux. Peu après, ce sera le tour du majordome et de l’intendante : tant qu’ils sont présents, il faut se tenir à carreau, mais une fois qu’ils ont quitté le bal, alors les serviteurs peuvent s’amuser comme ils veulent sans se sentir « fliqués ». Et là, la fête peut durer jusqu’au petit matin.

Mais si on pense à une belle communion humaine, où les frontières sociales sont abolies, on est loin du compte…


Quand les maîtres se rachètent une conscience

Pour les gens de la haute société, ce bal est aussi une occasion de montrer à tout le monde – et de se prouver à eux-mêmes – à quel point ils traitent bien leurs domestiques, à quel point ils sont de bons maîtres…

Le paternalisme dans toute sa gloire !

C’est là où il faut oublier un peu Downton Abbey, qui ne nous montre que de bons maîtres. C’est vrai que les Crawley, même s’ils tiennent à conserver leur rang et une hiérarchie sociale bien nette entre eux et les autres, sont globalement bienveillants et prennent soin de leurs domestiques. Et ça arrivait certainement bien souvent, néanmoins ce n’était pas tout le temps le cas. Quand on fait cohabiter des gens de milieux différents, les privilégiés d’un côté et ceux qui galèrent de l’autre, il faut s’attendre à des abus de pouvoir, des jalousies, du mépris à tous les niveaux.

Dans ce contexte, offrir un dîner magnifique et une grande soirée à ses domestiques, ça peut être un moyen de faire oublier qu’on les exploite durement tout le reste de l’année. Mais du point de vue des domestiques eux-mêmes, la fête peut aussi être perçue comme un étalage outrancier de richesses auxquelles ils n’auront jamais droit.

Imaginez un peu : dans les années 1900, le richissime 6ème duc de Portland profite de son anniversaire, le 28 décembre, pour donner un grand bal à ses domestiques, locataires, fermiers, employés, fournisseurs, etc. Au total : 1200 personnes !!! La réception a lieu dans l’immense salle de bal et trois autres salles de réception de Welbeck Abbey, le domaine familial. Les domestiques n’ont pas eu à lever le petit doigt pour préparer la fête, car le duc a embauché temporairement d’autres personnes. Il y a 50 serveurs pour distribuer du champagne et des petits fours à volonté, on a sorti l’argenterie, préparé des plats de haute gastronomie, fait venir un orchestre de Londres. Arrive la duchesse, vêtue de sa plus grandiose robe du soir, couverte de bijoux des pieds à la tête, pour ouvrir le bal en compagnie du majordome…

Vous croyez qu’elle en pense quoi, de tout ça, la fille de cuisine ? Oui, celle dont on a déjà parlé ici, qui trime du soir au matin comme une bête de somme, qui n’a pas encore 20 ans et qui est déjà toute voûtée, avec les mains bousillées. Elle travaille là depuis quelques années, pourtant c’est la première fois qu’elle met les pieds dans cette impressionnante salle de bal, et c’est même la première fois qu’elle voit ses maîtres. Elle est dans ses petits souliers. Elle a l’air mal dégrossie avec ses joues rouges, son fort accent campagnard, et sa plus belle robe qui a pourtant l’air pathétique en comparaison de certaines autres. Un beau jeune homme très élégant vient lui demander de danser, mais elle le repousse : elle ne sait même pas qu’il s’agit du fils du duc…

Salle de bal de Welbeck Abbey

Le bal des domestiques est à double tranchant. Il peut être vu comme une récompense, mais aussi un étalage de richesses indécent, en particulier pour tout ce pauvre monde destiné à ne surtout jamais accéder à une meilleure situation dans la vie. Au lieu d’un moment festif et convivial, ce genre d’évènement peut aussi révéler beaucoup de façade, de sourires de circonstance, de tensions, d’ironie et d’insultes dans le dos les uns des autres.

Chouette…


En conclusion

Dieu merci, certaines familles faisaient preuve de plus de délicatesse en organisant ce bal dans les communs (ce qui n’empêche pas d’en faire une belle fête) et en permettant aux domestiques de festoyer agréablement – et librement – entre eux.

Malgré tout, la tradition du bal des domestiques a fini par s’essouffler au moment de la Seconde Guerre Mondiale. D’une part parce que la relation aristocrates/serviteurs elle-même s’est essoufflée (les temps ont changé, ma bonne dame !), mais aussi parce qu’il y a eu des abus lors de certaines de ces fêtes qui passaient mal auprès de la bonne morale. Mais ça, je vous en reparlerai une autre fois.

Reste qu’encore aujourd’hui, à Balmoral, tous les ans à la fin de l’été, la reine Elizabeth II donne le Ghillies Ball pour remercier ses employés.

Il y a des traditions qui ne changent pas… 😉

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