Époque georgienne

Une nuit mémorable dans le Lit Céleste du Dr. Graham

Je vous ai encore déniché une curiosité… Un objet vraiment chelou, comme on les aime sur ce blog ! 😉

Celui-ci est absolument unique et date de la toute fin du XVIIIe. Vous allez voir, c’est tout un poème…


Le « docteur » James Graham

De l’Écosse aux États-Unis

Un drôle d’oiseau, ce James Graham.

Né en Écosse en 1745, ayant suivi des études de médecine qu’il n’a pas terminées et pour lesquelles il n’a jamais obtenu de diplôme, ça ne l’empêche pas de se prétendre « docteur » et de s’installer, au début, comme apothicaire (qui fabrique et vend des potions médicamenteuses, voyez ici).

Mais notre homme a la bougeotte, et pas mal d’ambition. Dans les années 1770, il voyage beaucoup, notamment aux États-Unis où il vivra quelques temps à Philadelphie. Il fait un peu de tout : des soins d’oto-rhino, des opérations de la cataracte, de l’occultisme (parce que pourquoi pas, hein !), et surtout il s’intéresse de près aux découvertes et inventions de Benjamin Franklin sur l’électricité et l’électromagnétisme.

L’électricité, à cette époque, c’est un phénomène à la mode : on ne comprend pas encore bien comment ça fonctionne, ça a l’air carrément magique, et on l’utilise à tort et à travers pour tout un tas d’applications (souvenez-vous, j’en avais touché un mot aussi à propos du monstre de Frankenstein et du galvanisme, ici).

Notre James Graham, lui, commence à se dire qu’il y a quelque chose à faire avec ça.

… en passant par Bath…

En 1776, il rentre en Angleterre et s’installe à Bath, où il s’improvise thérapeute et utilise l’électromagnétisme pour soigner plein de choses. Il faut dire que la ville toute entière est orientée vers la santé : c’est une station thermale, où la belle société se rend régulièrement pour faire une cure afin de se requinquer, voire aider un peu la nature quand on a du mal à avoir des enfants (« prendre les eaux » à Bath était supposé être bon pour la fécondité).

Grand bain romain, à Bath

Là, Graham fait les bonnes rencontres, du genre qui lui ouvrent les portes de la belle société, justement. Il se met dans la poche Lady Spencer, mère de la célèbre duchesse Georgiana Cavendish (qui était, elle, l’influenceuse la plus en vue de l’époque), ainsi que Catherine Macaulay, une historienne et personnalité publique connue. Si ces dames chantent les louanges du « docteur », elles vont sans problème convaincre d’autres personnes.

Les affaires de Graham grimpent, ses ambitions aussi.

… pour finir au coeur de Londres

En 1780, le voilà qui ouvre, dans un quartier très à la mode de Londres, son Temple de la Santé.

Késséssa, ce temple de la santé ? Disons que c’est un établissement où le bon docteur Graham traite vos petits problèmes en utilisant des méthodes « scientifiques » et « modernes » comme l’électromagnétisme, la thérapie par la musique ou les odeurs, la chimie pneumatique (une branche de la chimie qui, à l’époque, cherchait à utiliser différents gaz à des fins thérapeutiques) et pas mal de mise en scène pour vous en mettre plein la vue. Il va aussi jouer les conseillers conjugaux, vous enseigner la meilleure façon de vous y prendre pour concevoir un enfant, et vous vendre des concoctions du genre « baume éthéré pour les nerfs » ou « éther électrique ».

Vous l’avez compris : James Graham est plutôt un charlatan qu’autre chose (même si certains aiment à le considérer comme un avant-gardiste et le premier sexologue de l’Histoire, laissez-moi rire… 😉 ). Gagnant la confiance de gens haut placés, il s’est finalement bâti une carrière autour des problèmes de couples, de fertilité, de sexualité en général, et pour cela il crée des « thérapies » supposées vous aider ou vous soulager, sans oublier de décorer tout ça aux couleurs des dieux et déesses grecs, puisque le néoclassissisme commence et que ce sont des sujets très chics.

ET QUAND ON PARLE DE MISE EN SCÈNE, on parle aussi d’embaucher des jolies filles pour interpréter des déesses à demi-nues. Une rumeur dit par exemple que la belle Emma Hamilton (qui allait devenir plus tard la dernière amante du Commandant Nelson, voyez ici) aurait interprété l’une de ces déesses.

Le Temple de la Santé, à mi-chemin entre un centre de soins et un lieu de divertissement un peu voyeur, est un franc succès. Graham devient la coqueluche de Londres, tout autant que la cible de critiques et de satires.


Le Lit Céleste

Caricature d’un couple qui se dispute au lit (Rudolph Ackerman, 1799)

Un an plus tard, après le succès de son Temple de la Santé, il ouvre cette fois un Temple de l’Hyménée (du nom de Hymen, dieu grec du mariage), fait pour accueillir sa plus grande et plus récente invention : un lit thérapeutique, supposé résoudre les problèmes de fécondité.

Les couples mariés, sans enfants et désireux d’en avoir, payaient ainsi jusqu’à 500 livres (une fortune !!! voyez ici) pour y passer une seule nuit, dans l’espoir que Madame tombe enfin enceinte.

Voici donc un aperçu du très peu modestement nommé « Lit Céleste », qui vous promet autant la fertilité que la félicité conjugale la plus complète, sur la base de la partie de jambes en l’air de votre vie ! Et vous allez voir que Graham a mis les moyens pour créer une ambiance digne des plus grands délires new-age…

« Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre »

Ça, c’est une citation de la Bible (Genèse 1:28), écrite en gros à la tête du lit, histoire que le couple qui s’y couche n’oublie pas pourquoi il est là…

Il n’existe malheureusement plus de traces de ce lit, mais on en a une description dans des textes de Graham lui-même, que voici :

  • Une taille globale de 12 par 9 pieds (3,70 sur 2,70 mètre)
  • Un ciel de lit en forme de dôme, orné de fleurs fraîches, où niche un couple de tourterelles vivantes (oui, oui !) et d’où sortent des parfums orientaux et capiteux
  • Des effets de lumières en tous genres
  • De la musique fournie par un harmonica de verre – allez donc sur YouTube pour écouter ce que ça donnait – ou bien des musiciens cachés dans un coin (avec, si possible, une musique céleste et divine qui s’élève au moment le plus glorieux…)
  • Des miroirs fixés au ciel de lit (s’observer pendant les ébats n’a rien de nouveau)
  • Un matelas bourré avec du crin de cheval, plus précisément du crin de queues d’étalons (parce que les symboles, c’est toujours efficace… 😉 )
  • Une structure sous le matelas qui s’incline sur commande pour renverser Madame en arrière, tête en bas, bassin en haut, afin que Monsieur la « remplisse » comme il faut (on est là pour faire un bébé, après tout !)

ET AUSSI… Graham raconte que le matelas est monté sur de gros aimants qui, par leur effet de répulsion, le rendent flottant et ondulant, créant ainsi une sensation d’apesanteur étonnante et agréable.

Cela dit, il semblerait que le monsieur soit du genre à exagérer quelques peu les avantages de sa machine. Le lit devait être extrêmement lourd, sans compter lorsqu’il y avait deux occupants en plus dessus, et il est difficile de croire que des aimants, même assez gros, aient pu réussir à créer ce genre d’effet.

Un lit à vous faire dresser les cheveux sur la tête (littéralement)

Avec tout ça, la propriété principale de ce lit céleste, c’est qu’il est chargé en électricité statique.

Il repose sur 40 petits piliers de verre qui l’isolent du sol, et il est électrifié par un générateur activé manuellement par des ouvriers situés à l’étage inférieur. Une fois électrifié, ça créait tout un tas de sensations, de bourdonnements, de poils qui se dressent sur la peau, d’étincelles ou de petites décharges, sans compter les effets conjugués avec la musique, les odeurs, les lumières, les pauvres tourterelles…

Ça devait être un spectacle son et lumière super impressionnant et quasi surnaturel pour les gens de cette époque !

Le lit céleste inventé par James Graham (illustration par Tim Hunkin, 2004)
Le lit céleste inventé par James Graham (illustration par Tim Hunkin, 2004)

LE DÉTAIL MARRANT : l’électricité statique, c’est bien connu, ça vous fait dresser les cheveux sur la tête ou les poils sur les bras. Il n’en fallait pas moins pour que Graham et ses contemporains imaginent que ça puisse faire dresser autre chose, et revigorer les couples un peu ramollis au lit.

Mais vous imaginez un peu la tête ridicule de votre mari ou de votre femme, avec les cheveux subitement tout hérissés pendant vos cabrioles ? Il y a de quoi se déconcentrer, non ? 😉


En conclusion

Fin XVIIIe, début XIXe, on ne connait toujours pas bien le mécanisme de la procréation.

On sait que le sperme contient des petites particules vivantes, et on pense que ce sont elles qui, une fois dans un ventre de femme, se développent et se transforment en bébé. Mais on ignore encore qu’il y a également des particules vivantes produites par la femme et qu’il faut la fusion des deux pour faire un enfant. D’ailleurs, on a plutôt tendance à penser que les hommes sont forcément toujours féconds, et que si un couple n’a pas d’enfants ça ne peut être que la faute de Madame, qui aurait un problème avec son utérus. On est encore bien loin d’imaginer ce que c’est qu’une ovulation et de déterminer son moment au cours d’un cycle menstruel, ces connaissances-là ne ne viendront pas avant la fin du XIXe.

Par contre, ce qui est intéressant c’est qu’on fait un lien de cause à effet entre l’orgasme féminin et la fertilité. C’est quelque chose que j’ai aussi retrouvé en écrivant sur les filles de joie des maisons closes : elles niaient en bloc l’idée de tomber enceintes d’un de leurs clients, préférant croire que ça ne pouvait être que l’oeuvre de leur amoureux, car il leur fallait forcément avoir du plaisir avec leur partenaire pour être enceintes (j’en avais parlé ici).

On a la même notion chez Graham, dont le lit céleste complètement kitsch (mais tellement drôle, avouez ! même les collections Harlequin n’ont pas autant d’imagination !) est une sorte de mise en scène à la gloire du plaisir sexuel, où les deux partenaires sont supposés se remplir les sens de tout un tas de choses exquises et de vivre un instant de communion quasi mystique. Il n’y en a pas que pour Monsieur : Madame aussi a le droit de connaître les plaisirs de la chair, c’est bon pour elle si elle veut enfanter.

Ça paraît surprenant si on pense au fait qu’il était plus important, à l’époque, de faire un mariage arrangé qu’un mariage d’amour (et dans ce cas, le plaisir au lit avec ton mari, ça devait être bof-bof et pas une priorité). Mais en réalité c’est tout à fait représentatif de la mentalité du Siècle des Lumières, qui considère qu’il est normal et naturel, pour tout être humain, de rechercher la liberté et le plaisir dans la sexualité, et de pouvoir ainsi se reproduire.

Bon, la vague de puritanisme du XIXe va repasser par dessus tout ça à peine quelques dizaines d’années plus tard, mais quand même, ça aura planté des graines idéologiques qui se développent de nouveau à notre époque, et c’est peut-être pas plus mal comme ça… 😉

SOURCES :
Wikipedia - James Graham (sexologist) - The celestial bed
Finding conjugal bliss in Dr. Graham's celestial bed
Celestial heaven: the greatest sex bed ever
Dr James Grahams Electric Love Bed – Rogues Gallery Online 1792
Universalis - Chimie pneumatique
Dr James Graham: Sexologist and His Temple of Health
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