Les couleurs de la Régence


Époque Régence / mercredi, mai 5th, 2021

Avant l’invention des colorants synthétiques, dans la deuxième moitié du XIXe, teindre des tissus n’était pas une mince affaire. On était capable de produire beaucoup de couleurs différentes, mais elles ne duraient pas forcément : au premier lavage, la teinture s’estompait, ou bien c’était le soleil qui la faisait pâlir, ou bien c’était le temps qui la faisait virer peu à peu et changer d’aspect… Obtenir une teinte spécifique, stable et durable, c’était tout un art !

Cela n’a pas empêché les amatrices de faire avancer la mode. À chaque saison (si vous ne vous souvenez plus ce que c’est qu’une saison sociale, voyez ici), c’est à dire une à deux fois par an, les femmes affichent leurs plus beaux atours, et en fonction des innovations, des goûts et des imitations des unes et des autres, la mode change. Pour les couleurs, c’était pareil : certaines ont été plébiscitées certaines années plutôt que d’autres, et les fait que certaines teintures soient instables ne faisaient qu’encourager ces dames à porter régulièrement de nouvelles tenues.

Bon, ok, ce n’était pas la fast fashion d’aujourd’hui, mais quand même…

APARTÉ – Pour ceux qui se posent la question : oui, ça y est, je vis sur la route ! Pour le moment, je reste dans la banlieue de Montréal, vu que j’ai besoin d’accéder à divers magasins et quincailleries pour finir l’aménagement d’Arsène. J’en ai encore pour une semaine ou deux avant de pouvoir m’éloigner et profiter de la nature, et surtout reprendre enfin l’écriture de mon roman (Fanny m’attend !). J’ai commencé à filmer quelques petits trucs ici et là, rien de bien excitant – sauf si vous aimez les travaux ! 😉 , je vous partagerai ça quand j’aurai un moment pour faire un peu de montage.


Quelques anecdotes à propos des couleurs de l’époque

Les jaunes

Pendant la Régence, le jaune est très apprécié et se décline en différentes nuances, des plus pâles aux plus vives. Parmi elles, on peut souligner le jaune buff (qu’on le qualifierait en français de vanille, c’est-à-dire un jaune pâle tirant légèrement sur le brun ou l’ocre).

Jaune buff

La couleur et le nom apparaissent dans le langage courant au XVIIIe, après que les Européens se soient frottés pour la première fois aux bisons nord-américains. Le mot « buff » vient de buffalo, et fait allusion à la teinte des cuirs de bisons que les soldats utilisaient en guise de protections pour leurs uniformes.

Reste que les teinturiers ont du mal à rendre fidèlement ce type de jaune, si bien que certains d’entre eux se spécialisent uniquement dans cette couleur.

Les rouges

Depuis le XVIe siècle, les Espagnols ont rapporté du Mexique le rouge obtenu à partir de cochenille. On avait déjà le rouge garance auparavant, mais le rouge cochenille l’a détrôné, car il était plus concentré et vibrant.

Pendant longtemps, les Espagnols ont gardé leur secret industriel et vendu leur rouge cochenille au reste de l’Europe à des prix prodigieux, jusqu’à ce qu’en 1774, le botaniste français Thiéry de Menonville se rende en mission au Mexique en se faisant passer pour un catalan, afin d’y découvrir l’origine de ce fameux rouge. Une fois le secret éventé, les prix baissent, l’accès au pigment est plus facile, et tout le monde peut se mettre à porter des vêtements et accessoires rouge vif.

CHEZ LES SOLDATS : Différents gouvernements européens ont fait porter à leurs soldats des uniformes rouges. On entend souvent dire que c’est parce que cette couleur masquerait celle du sang, mais la vraie raison est bien plus pragmatique : le colorant garance coûtait moins cher, voilà tout… Et quand la version cochenille est arrivée et que son prix a baissé, on a poursuivi pour les mêmes raisons.

En Angleterre, la couleur des uniformes portés au XIXe est appelé « rouge Bow ». C’est en référence au chimiste qui l’a créé, qui habitait dans le quartier londonien de Bow.

Les bleus

La teinte bleue est plutôt facile à obtenir, principalement grâce à l’indigo importé d’Inde. Les hommes le portent en version sombre sur leurs vestes de costumes, les femmes le portent en version plus claire pour leurs robes.

Le bleu est aussi une couleur très courante pour les bas (qui sont généralement blancs, écrus, noirs, rouges ou bleus). Quelques dizaines d’années avant la Régence, un homme portant des bas bleus (en laine) était habillé de façon décontractée, tandis que s’il se rendait à un évènement social important il valait mieux pour lui porter des bas noirs (en soie). Un détail qui a donné son nom au club des « Bas Bleus », un regroupement de femmes intellectuelles anglaises entre 1750 et 1800, qui tenaient salon pour parler philosophie, littérature, etc. Un de leur invité se serait présenté chez elles en bas bleus après avoir été assuré qu’elles « recevaient des gens d’esprit et non pas des élégants ». Le nom serait ensuit resté par plaisanterie.

CHEZ LES MARINS : De même que pour l’armée de terre en rouge, différents pays européens ont fait porter à leurs marins des uniformes bleu sombre, le fameux bleu marine. On pourrait évidemment se dire que c’est une allusion au bleu des océans, mais une anecdote voudrait aussi qu’en Angleterre le roi George II ait décidé d’habiller ses marins de bleu sombre après avoir admiré une certaine Duchesse de Bedford portant un habit d’équitation de cette couleur.

Les autres couleurs

Des roses, des lilas, des violets, des bruns, des oranges, des gris, des beiges, des taupes…

On trouve des bruns très denses, ou des violets profonds à base d’indigos. Mais pour le reste, il s’agit bien souvent de couleurs pâles, ou alors des couleurs vives mais sur des petites pièces, comme des châles, des chapeaux, ou des spencers.

Et bien sûr… le blanc !

Encore un truc dont on avait déjà parlé (ici) : le blanc, c’est la couleur des toges gréco-romaines dont s’inspire la mode néo-classique, mais c’est aussi surtout une couleur de luxe, qui montre qu’on a les moyens de s’acheter des cotons importés de l’autre bout du monde, et qu’on a beaucoup de domestiques pour s’occuper de laver tout ce blanc qui se tache vite et qui jaunit…

On ne porte pas nécessairement de robes blanches pendant la journée (parce que, quand même, quand on doit vaquer à ses courses ou à la tenue de sa maison et qu’on finit pleine de taches en l’espace d’une ou deux heures…), en revanche c’est la couleur de prédilection pour une robe du soir ou une robe de bal.

Et puis, à défaut de blanc pur, on porte aussi beaucoup de couleurs très pâles. C’est presque pareil, non ? 😉


Petite palette de couleurs Régence

Quand j’ai écrit La renaissance de Pemberley, je voulais pour Elizabeth une robe vert d’eau. C’était une teinte évidente dans ma tête, par contre je ne savais pas comment la décrire précisément, surtout en faisant référence à un nom de couleur utilisé à l’époque. Alors j’ai cherché un peu de vocabulaire, et je suis tombée sur des palettes intéressantes :

  • Buff : on en a parlé plus haut
  • Jonquil : (ce n’est pas une faute, c’est comme ça qu’il s’écrit en anglais 😉 ). En 1801, c’était LA couleur de la saison !
  • Evening Primrose : la mode de la Régence connaît deux sortes de « primevères » : un jaune pâle primevère, et celui-ci, la primevère du soir, inspiré d’une variété qui pousse en Amérique et dont la couleur est bien plus soutenue. Les deux étaient super populaires entre 1807 et 1817, avec une belle confusion entre les noms…
  • Aurora : un rouge-orangé parfois aussi appelé Chili, très populaire en 1809. Ça sent bon l’exotisme sud-américain, ça !
  • Rouge de Turquie : aussi appelé en France le rouge d’Andrinople. Son utilisation en Europe commence vers 1740 et se développe beaucoup à la fin du XVIIIe.
  • Coquelicot : Il est à la pointe de la mode dans les années 1794-1799. Mais attention : cette couleur vive est jugée un peu trop tape-à-l’oeil pour les jeunes filles, qui l’utiliseront plutôt par petites touches (accessoires, galons…)
  • Puce : on en parlait il n’y a pas si longtemps (ici) 😉 C’était une des couleurs à la mode en 1805.
  • Bleu céruléen : c’était une couleur instable, qui tenait mal dans le temps, un bleu virant au vert
  • Bleu « Marie Louise » : je suppose qu’il était nommé ainsi en hommage à l’impératrice, mais on l’appelle aussi bleu calamine. Il était populaire en 1812, et il est intéressant parce que c’est un des rares turquoises que j’aie vu pour cette période (alors que des bleus ciel, des bleus roi ou des bleus-violets, il y en a plein).
  • Vert Pomona : Pomone était la déesse grecque des vergers et des fruits, et son fruit favori était la pomme, d’où le nom de ce vert pomme. Voilà, voilà.
  • Vert émeraude : le voilà, le vert émeraude à base d’arsenic et qui intoxiquait les gens.
  • Vert saxon : je n’ai aucune idée pourquoi cette couleur a été nommée ainsi, n’empêche que la voilà, la robe d’Elizabeth ! 😉
  • Corbeau : un vert tirant sur le noir, auquel on ne penserait pas spontanément en parlant d’époque Régence, et pourtant ! Je ne sais pas s’il a pu être utilisé pour des vêtements de deuil ou de demi-deuil (dont on avait parlé ici), mais ça ne me surprendrait pas.


En conclusion

Les vêtements étaient longs à fabriquer et coûtaient cher, donc la notion de fast fashion n’avait pas le sens qu’elle a aujourd’hui pour nous. Néanmoins, entre les couleurs qui deviennent fades après trois lavages et la nécessité de toujours paraître à son meilleur pendant la saison londonienne, il y avait de la pression sur les femmes pour rester à la mode !

Après, on faisait des compromis : tant qu’une robe était encore bonne à porter, on ajustait quelques détails ou on la recoupait pour qu’elle reste tendance, et surtout on la teintait régulièrement, que ce soit pour l’entretenir ou alors pour la transformer en une nouvelle robe. Une toilette du soir blanche mais un peu jaunie pouvait ainsi se changer en une robe de jour jaune buff, ou une couleur pastel pouvait se teindre en noir pour se transformer en robe de deuil.

Avoir un vêtement d’une seule couleur, ou bien avec de petits motifs, était une solution pratique qui permettait de le raviver régulièrement, mais dès qu’on avait des galons ou des motifs colorés complexes, ça devenait un casse-tête pour la lessive.

Ah, les injonctions de la mode !… 😉

SOURCES :
Magazine « Jane Austen Knits »
Colours used in the Regency and Georgian eras
Regency colors

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