Le train de vie d’un gentleman riche


- Époque georgienne, - Le monde de Jane Austen / samedi, mars 9th, 2019

J’expliquais ici que Darcy est un chef d’entreprise, à la tête d’un très grand domaine constitué de terres et d’infrastructures qui génèrent les ressources qui font sa fortune.

Maintenant que nous savons comment il gagne son argent, attaquons-nous à la façon dont il le dépense. Car être un gentleman de ce calibre signifie forcément avoir un train de vie conséquent !


Pemberley House

Avant tout, quand on parle de Pemberley, il faut préciser si on fait allusion au domaine ou bien à la maison de maîtres qui abrite la famille Darcy et la trâlée de domestiques qui les sert.

Cette grande demeure est généralement placée au centre d’un parc, c’est à dire (vous l’aurez deviné) un environnement arboré entretenu par des jardiniers et destiné aux promenades d’agrément des propriétaires.

On peut donc distinguer :

  • Pemberley : l’ensemble du domaine (soit 1.300 km2, incluant les champs/pâturages/forêts à exploiter et les villages/fermes/moulins/maisons qui s’y trouvent)
  • Pemberley Woods : le parc arboré destiné aux promenades
  • Pemberley House : la maison de maîtres entourée des structures permettant son approvisionnement (écuries/basse-cour/potager/serre/ glacière, etc)(j’en parle ici)

Mais Darcy a beau être un chef d’entreprise, il ne passe pas non plus son temps à caracoler partout dans son domaine (il a un régisseur et des employés pour travailler à sa place, lui ne fait que la gestion à haut niveau). Alors quand Jane Austen nous dit qu’il se rend à Pemberley, c’est bien à Pemberley House. C’est là qu’il vit, avec le parc pour se promener, les écuries pas loin pour faire seller son cheval ou atteler une voiture, les jardins, les plans d’eau, etc.


Les dépenses d’une grande maison

Pour visualiser la Pemberley House de mon roman, je me suis basée sur Chatsworth House en y apportant quelques ajustements (je m’en explique déjà ici et ici). J’ai ainsi pu trouver plein d’infos historiques réelles sur Chatsworth, afin d’obtenir une Pemberley fictive qui soit crédible.

Voyons maintenant les dépenses pharaoniques d’une maisonnée de cette taille…

Chatsworth House, résidence ancestrale des ducs de Devonshire, dans le Derbyshire,
très souvent utilisée comme modèle pour Pemberley.

Le nombre de domestiques

C’est encore le meilleur indicateur du faste d’une maison.

Chatsworth a été agrandie juste après l’époque de Jane Austen, ce qui fait que le château compte aujourd’hui 40 chambres. Vers la fin du XIXème siècle, il fallait 70 domestiques pour faire tourner la maison, dont 20 rien qu’en cuisine quand on organisait des soupers mondains !

Fitzwilliam Darcy et sa soeur Georgiana

Comme mon histoire à moi se situe avant (et qu’on n’est pas dans une puissante famille de ducs, non plus…), j’ai réduit le nombre de bâtiments et de chambres. Malgré ça, je me suis quand même retrouvée avec un nombre cohérent de 40 domestiques, au service de seulement 3 personnes, à savoir Darcy, Elizabeth et Georgiana ! Ça en fait, du monde, hein ? 😉

Ces domestiques sont payés en gages (on n’appelait pas encore ça un salaire), qu’ils reçoivent une seule fois par an. Les hommes sont payés plus cher que les femmes, et le montant varie bien sûr selon l’ancienneté ou le type de poste occupé (je vous ferai plus tard un article détaillé sur la domesticité, mais sachez que ça fonctionne comme dans Downton Abbey).

En réalité, ces gages ne sont pas une si grosse dépense. Car, bien avant de les payer, il faut surtout les nourrir, les loger, les habiller… Il faut prévoir les chambres sous les combles dans lesquelles ils dormiront, le mobilier et la literie, les lieux dans lesquels ils mangeront et travailleront, chauffer tout ce petit monde en hiver, prévoir la consommation d’eau, de chandelles, le petit linge, les repas, la bière… Bref : tout ce qu’il faut pour entretenir au quotidien 40 personnes.

Et il faut leur offrir un cadeau à Noël, aussi (très important, ça !).

Les dépenses courantes

J’expliquais ici que, par nécessité, on produit un maximum de denrées alimentaires par soi-même (on fabrique aussi ses propres cosmétiques, produits ménagers, soins médicinaux, voir ici). On pourrait se dire que les poules et les légumes grandissent tout seuls, sans coûter trop cher en grain ou en eau, et qu’on ne devrait pas y passer une fortune… C’est pas faux, cela dit, quand on a plus de 40 personnes à nourrir plusieurs fois par jour, il faut avoir une basse-cour et un potager sacrément fournis !

Pour tout le reste, à moins de pouvoir se fournir chez les fermiers qui travaillent déjà pour nous sur le domaine (mais Pemberley, c’est 1.300 km2, donc ils ne sont pas forcément la porte à côté…), on passe commande chez les fermiers-commerçants-producteurs de la région et on se fait livrer en (très) grandes quantités. Et, cette fois, on paye une grosse facture. Ainsi que les taxes sur les produits du commerce (le thé dont je parlais ici ? les épices, le riz, le café, le sucre importés des colonies ? bah, voilà, tout ça c’est pas donné…).

Il faut également prévoir en quantités industrielles le bois ou le charbon pour le chauffage et la cuisine, les bougies et les chandelles (voir ici), le fourrage des chevaux et autres bêtes, l’entretien courant du linge, et tout le matériel nécessaire au bon fonctionnement de la maison. Et on peut avoir besoin de faire venir un médecin, un vétérinaire ou un maréchal ferrant…

Bref : des dépenses, en veux-tu, en voilà !

Les dépenses ponctuelles

Je ne parle toujours que de Pemberley House et des structures qui l’entourent : des bâtiments de cette taille, c’est forcément beaucoup (BEAUCOUP !) d’argent à sortir !

Avec le temps qui passe, il y a toujours des travaux d’entretien à faire. Un toit à réparer, des fenêtres à changer, des aménagements, les vitres de la serre à remplacer… On peut aussi parler de déco, de nouveaux meubles, de pièces à réagencer, ou d’un nouveau pianoforte pour Georgiana !


Les taxes

En plus des taxes sur les produits du commerce (comme notre TVA), le roi en prélève d’autres chaque année pour remplir les caisses de l’État (l’équivalent de nos impôts).

Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on ne badinait pas avec ça !

À l’époque, un sujet anglais est imposé sur ses diverses possessions. Plus il en a, plus il devra payer, et lorsqu’il s’agit de biens qui génèrent des ressources ou une force de travail, ils seront d’autant plus taxés.

Si tu t’appelles Mr. Darcy, tu dois donc payer pour (entre autres) :

  • la taille de ta maison : la grandeur d’une maison s’évalue… au nombre de ses fenêtres ! Alors, elle est bien belle, ta Pemberley House, avec ses dizaines et dizaines de fenêtres, mais elle va te coûter un bras !
  • tes véhicules : sache que la taxe sur un phaéton n’est pas la même que sur un cabriolet ou une berline. Et comme tu es un homme riche, tu possède plusieurs véhicules, pour différents usages, alors… bah… tu payes.
  • tes chevaux : chaque animal est une force de travail ou de locomotion, donc tu vas payer pour eux. Ah, tu trouvais que n’était pas si cher, un cheval, à l’achat ? C’est vrai, mais assures-toi bien d’avoir les moyens de le garder par la suite !
  • tes armoiries : tu as des armoiries familiales à la feuille d’or sur les portières de ta calèche ? Tu payes. Ça t’apprendra à vouloir jouer les tape-à-l’oeil !
  • tes domestiques : en plus de nourrir-loger-blanchir-rémunérer chacun de tes employés, tu vas payer une taxe dessus. C’est sûr, ça fait chic d’avoir une ribambelle de valets de pieds pour te servir ton vin à table, mais sache qu’un domestique homme coûte toujours plus cher qu’une femme. Ah ! Et le montant de la taxe dépend aussi de la quantité de domestiques que tu as en tout, et plus tu en as… plus chacun d’eux te coûtera cher !
  • tes jardiniers : tu l’aimes, ton joli parc, n’est-ce pas ? Tu peux y emmener les demoiselles et leur conter fleurette tout en te promenant paisiblement. Tes jardiniers ont fait du bon boulot, mais ils sont taxés, eux aussi.
  • ton ou tes hommes d’église : il y a une paroisse, sur ton domaine, avec un Mr. Collins pour s’en occuper ? Il ne te reste plus qu’à payer pour avoir l’honneur de profiter de ses sermons.
  • tes chiens de chasse : ton Roucky est un bon chien, il est infatigable et il retrouve toujours pour toi le canard que tu viens d’abattre. Alors, là aussi tu vas payer, afin de continuer à profiter de ce petit luxe.

Et, histoire de rigoler encore un peu, il existait également d’autres taxes à payer, non pas sur les possessions matérielles mais sur sa situation de vie. Par exemple :

  • tu as 1 ou 2 filles à marier ? Tu payes une taxe (mais au delà de 2 filles, tu es exempté !)
  • tu es un homme célibataire ? Tu payes aussi (tant pis pour toi, tu n’as qu’à te marier !)
  • tu es un homme célibataire et tu as un valet de chambre ? La taxe pour ton domestique te coûtera plus cher (je te l’ai dit : tu n’as qu’à te marier !)

La maison de ville (et les autres)

Vous avez cru que c’était fini ? Mais non, pas encore ! 😉

Orgueil et préjugés nous dit que Darcy possède au moins une maison à Londres. Les gens riches veulent en effet tous avoir une maison secondaire à Londres, peut-être même une troisième à Bath ou Dieu sait où, car ce sont les endroits à la mode où toute la bonne société se retrouve. Il faut être à Londres pendant la saison ! (je vous explique ici ce que c’est que la “saison”).

Maisons de ville à Londres

Pour Darcy, cela signifie donc de nouvelles dépenses.

C’est sûr qu’une maison de ville, même cossue, est forcément très petite en comparaison d’une immense maison de maîtres comme Pemberley House (et puis on peut louer plutôt qu’acheter). N’empêche : ça signifie d’autres domestiques à payer, de nouvelles dépenses courantes, des tarifs globalement plus élevés car on est en ville, des frais de déplacement et, bien sûr, de nouvelles taxes…


En conclusion

Encore une fois, quand on parle de l’argent d’un gentleman comme Darcy, c’est à la louche. Mais tout ça devrait vous donner une bonne idée de où peuvent bien passer ses 10.000£ de rentes !

Car je ne suis pas certaine qu’une fois tous ses frais payés il lui en reste tant que ça entre les mains !

POUR ALLER PLUS LOIN : si vous voulez vous faire une meilleure idée de la monnaie utilisée à l’époque et du coût de la vie, rendez-vous ici ! 🙂

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9 réponses à « Le train de vie d’un gentleman riche »

  1. Les taxes ont finalement toujours existé ! Je me demande quand même comment tout ça a pu fonctionner aussi longtemps. En comparant avec Downton Abbey où la société commence à changer.
    Les taxes pour les filles à marier et les hommes célibataires ! Était-ce pour pousser les hommes à se marier rapidement? Pourquoi une ou deux filles à marier sont-elles taxées? Pour la même raison, que les familles se hâtent de leur trouver un (riche) mari (titré)?
    Et aujourd’hui on se plaint…

    À nouveau, merci pour toutes les recherches que tu as faites et que tu partages avec nous.

    1. Hé hé ! Oui, c’est toujours très drôle de comparer avec “avant”… C’était mieux “avant”, paraît-il ! Beeeeen… Ça dépend pour quoi ! 😉

      J’avoue que la taxe sur les filles célibataires est difficile à comprendre. Pourquoi pénaliser les parents ? Ils sont déjà assez gênés d’avoir une ou deux personnes adultes à charge, alors pourquoi les taxer en plus ? Je ne sais pas, je n’ai pas plus de détails. Mais c’est certain que tout ça mit bout à bout, ça devait en faire, des motivations, pour les marier ! On comprend mieux quand Charlotte Williams dit qu’elle est une lourde charge pour ses parents et qu’elle ne demande qu’à quitter le nid familial, quitte à ce que ce soit en épousant Mr. Collins. Leur trouver un mari riche (et/ou titré), c’est le must, mais dans la plupart du temps n’importe quel prétendant avec une situation suffisante pour assumer une femme et des enfants devait faire l’affaire…

      Le problème à l’origine de tout ça, c’est la légitimité des enfants. Une femme ne peut pas vivre toute seule, car elle pourrait alors avoir une vie sexuelle non contrôlée (horreur !) et avoir des enfants hors mariage. Même chose pour les hommes célibataires, qu’on taxe pour les motiver à se marier, histoire d’éviter qu’ils engendrent des bâtards à tout va. On veut absolument marier les gens pour s’assurer que chaque enfant qui vient au monde a une existence légitime et des droits légaux. Sinon, on se retrouve avec tout un tas d’individus qui ne correspondent pas aux lois et aux règles établies, et c’est un enfer pour l’administration et la gestion des populations…

      1. Quand je pense à “avant”, la principale raison qui me fait adorer notre époque est l’anesthésie. À chaque passage chez le dentiste, je plains ces pauvres gens.
        Pour Charlotte, c’était effectivement une raison de plus pour accepter la demande de Mr Collins. Est-ce que toutes les classes sociales devaient payer cette taxe pour les filles célibataires?

        1. Mouahaha ! Tu as tellement raison ! Faudra que je fasse un article sur les médecins et les dentistes, on se ferait des frayeurs… 😉

          Pour les taxes, la seule chose de sûre, c’est que tout le monde en payait, d’une façon ou d’une autre. Étaient-elles très différentes pour les autres classes sociales ? Aucune idée. Je ne serais quand même pas surprise que les paysans ou les petits commerçant doivent eux aussi payer une taxe sur leurs filles célibataires, mais je ne peux rien confirmer, je n’ai pas d’info à ce sujet. Malheureusement, les archives parlent généralement des classes aisées de la population, c’est toujours plus difficile de savoir comment vivait le petit peuple.

  2. Ah oui et je me demandais si tu ferais aussi un article sur l’étiquette, les règles de bienséance et tout…

  3. Je te remercie pour tout ses articles sur la période de la régence. Je suis entrain d’écrire une histoire qui se passe à Londres en 1821 donc tes articles me sont vraiment très utiles pour complété mes recherches sur cette période.

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