Tout le XIXe siècle

Le boulot (dégueu) du vidangeur de nuit

… boulot dégueu mais absolument indispensable dans des régions et à une époque où le système d’égout n’existe pas encore.

Imaginez les grandes villes, où les populations se condensent, les maisons se construisent les unes collées aux autres, l’eau courante est un concept inconnu et la rivière ou le fleuve est trop loin. On a en tête l’image d’une ménagère vidant son pot de chambre par la fenêtre, mais n’allons pas imaginer que nos ancêtres étaient de gros malpropres qui laissaient l’urine et les excréments humains s’amonceler dans les rues en espérant qu’une grosse pluie finisse par emporter le tout dans les rigoles. Ils n’étaient ni malpropres, ni stupides. Si ils utilisaient beaucoup de pots de chambre dans les maisons pour ne pas avoir besoin de sortir à l’extérieur, ils allaient ensuite vider ces derniers dans des latrines construites au fond de la cour, au-dessus d’une fosse destinée à recueillir le tout.

_ Mais une fois que la fosse est pleine, on faisait quoi ?

_ Hé bien, on appellait le « vidangeur de nuit »…


Les ordures de la nuit

L’utilisation des fosses d’aisances en ville

Un adulte produit environ 1 à 1,5 litre d’urine et 150g de selles par jour. En arrondissant, disons que ça fait pas loin de 500 litres d’urine et 50 kg de selles par an. Maintenant, imaginez la quantité monstrueuse de déchets humains produits quotidiennement par la population d’une grande ville comme Londres, qui comptait 1 million d’habitants au début du XIXe siècle…

On construisait, disais-je, des latrines à l’arrière des maisons, au fond des cours : une ou plusieurs par maison ou grand bâtiment, sachant que dans les habitations à logements multiples on pouvait aussi se retrouver à partager une seule latrine avec ses voisins. C’est comme partout : on fait en fonction de l’espace disponible, mais ce n’est pas toujours idéal, si bien qu’en 1875 une loi anglaise va jusqu’à préciser (et obliger) que les petites maisons ouvrières construites en rangées soient équipées d’une latrine chacune.

Une latrine, ou fosse d’aisances, peut être de type :

  • étanche : la maçonnerie est faite avec du mortier ou recouverte d’enduit, ce qui la rend hermétique. Urine et matières fécales s’accumulent à l’intérieur, et il faut vider la fosse régulièrement.
  • perméable : les pierres de maçonneries ne sont pas jointoyées, ce qui fait que l’urine peut s’infiltrer dans le sol. L’avantage, c’est que la fosse ne se remplit pas trop vite puisqu’une partie de son contenu s’échappe, mais l’accumulation de selles qui se déposent par décantation finit tôt ou tard par boucher les interstices et l’urine s’écoulera moins bien à travers. On court aussi le risque que la fosse déborde en cas de fortes pluies ou neiges, puisque l’eau contenue dans le sol trop humide pourrait alors pénétrer à l’intérieur de la fosse.

Pour ce qui est de la fréquence de vidange, les chiffres que j’ai trouvé sont SUPER VARIABLES… Une fosse perméable – et probablement pas trop utilisée – pouvait être vidée une fois tous les 8 ans ou tous les 10 ans. Mais, dans les grandes villes du XIXe, on parle de vider une fosse en moyenne toutes les 6 semaines, voire même une fois par semaine. En 1846, le médecin hygiéniste Alphonse Guérard estime que Paris comptait environ 30.000 fosses, et que chaque nuit 200 à 250 vidangeurs en vidaient une centaine ! Ça fait beaucoup d’excréments à transporter, tout ça…

Un boulot de nuit

… parce que, oui, c’est un boulot qui se doit d’être discret. C’est sale, ça pue horriblement, et les habitants ne sont pas très chauds à l’idée de se retrouver face à une charrette pleine de caca humain lorsqu’ils promènent gentiment leurs enfants au parc ou qu’ils reviennent du marché avec leurs courses sous le bras. Les vidangeurs sont indispensables, mais on ne veut pas les voir, alors ils travaillent de nuit.

Faute de mieux, ils doivent y aller avec des pelles et des seaux – c’est seulement à partir de la deuxième partie du XIXe qu’on mettra au point une pompe aspirante pour récupérer les liquides, avant de faire le reste à la pelle. Selon les cas, le vidangeur aura peut-être une simple charrette ouverte, qui enverra ses effluves au vent en se déplaçant dans les rues de la capitale, à moins qu’il ne soit équipé de tonneaux qui, une fois remplis, seront scellés pour être transportés en limitant un peu les dégâts. Pour le reste, les hommes devront travailler à la lueur des lanternes, et je me dis que ce n’était pas plus mal de ne pas voir très clairement ce qu’ils étaient en train de manipuler…

Carte de visite d’un certain John Hunt qui présent ses services de « vidangeur de nuit et transporteur d’ordures » à Londres, au XVIIIe siècle (et à propos des cartes de visite des commerçants destinées à faire leur promotion, voyez ici)

… et on en fait quoi, de tous ces excréments, après ?

Les vidangeurs sont embauchés par des particuliers qui ont besoin de faire vider leurs fosses d’aisances, et par la suite ils se font également payer par les fermiers des environs de la ville, car les excréments humains sont – même titre que le crottin, la bouse et autres déjections animales – utilisés comme fertilisant dans les champs. C’est donc là, dans les champs, que les vidangeurs terminent leur travail en répandant le contenu des tonneaux qu’ils ont remplis.

DES TAXES ! Comme les vidangeurs produisent de la valeur en exploitant cette matière première, la ville qui a en quelque sorte « fourni » cette matière cherche à en tirer elle aussi parti, au travers d’une taxe. Les vidangeurs doivent donc payer à la municipalité un certain montant pour chaque mètre cube d’excréments récupérés.

(et puisqu’on parle de taxes, je vous renvoie ici si le sujet vous intéresse 😉 )

Cela fit, ça ne fonctionne pas toujours de façon idéale, car c’est une question d’équilibre. Imaginez que pendant un moment vous avez tout plein de clients des villes désireux de vider leur fosse, mais que de l’autre côté vous n’avez plus assez de fermiers intéressés à fertiliser leurs champs. Vous faites quoi ? Beeeen… Vous faites comme vous pouvez, c’est à dire que vous vous débarrassez du contenu de votre charrette n’importe où : une décharge sauvage dans la nature ou dans un cours d’eau. Et c’est comme ça qu’on se retrouvait parfois avec des fleuves tellement souillés que ça donnait des épisodes comme la Grande Puanteur de Londres (dont j’ai déjà parlé parlé ici)…

Collecting the night soil, par Thomas Rowlandson (1788)

Le « night soil man », vidangeur de nuit

Les conditions de travail

Vidangeur de nuit, en Angleterre (fin XIXe)

En anglais, on appelle ce type d’ouvrier un night soil man (« l’homme des ordures de la nuit ») ou un gong farmer (« le fermier des toilettes »).

Les vidangeurs travaillent souvent par groupes de quatre : le premier descend dans la fosse pour pelleter et remplir les seaux, le deuxième monte et descend les seaux au bout d’une corde, les deux derniers font des allers et retour auprès de la charrette pour vider les seaux dans les tonneaux.

C’est un boulot assez bien payé, probablement du fait qu’il fallait offrir une bonne compensation pour motiver les hommes à en faire carrière. J’ai lu qu’ils gagnaient 23 shillings par semaine, ce qui équivaudrait à environ 100£ par an, soit deux fois le salaire d’un majordome (je vous renvoie ici et ici si vous voulez tenter de vous faire une meilleure idée de ce que valait un montant pareil, mais attention, rappelons qu’un majordome est logé et nourri en plus de son salaire annuel, alors qu’un vidangeur non, donc il ne faut pas comparer directement). Côté salaire, c’était donc un travail plutôt correct.

En revanche, la société leur jette un regard des plus méprisants (euphémisme ?…), on les évite, on se plaint en permanence du fait qu’ils empestent les rues en passant. Et, de toute façon, ça reste particulièrement pénible du fait qu’ils manipulent de l’urine et des selles nuit après nuit, dans une odeur pestilentielle, sans compter qu’une fosse d’aisance est aussi l’endroit rêvé pour se débarrasser d’un chien crevé, d’un bébé non désiré… ou pourquoi pas d’un voisin qu’on aurait assassiné discrètement. Bref, les vidangeurs en voyaient des vertes et des pas mûres, même en travaillant dans le noir, à la lueur d’une pauvre lanterne.

Les risques

Au-delà de la difficulté du travail lui-même, il y a aussi le risque d’asphyxie. Car, figurez-vous que toutes ces matières délicieuses qui mijotent tranquillement pendant des semaines dans un contenant hermétique, hé bien, ça se décompose, ça fermente… et ça crée des gaz, en particulier le sulfure d’hydrogène, inflammable et très toxique. Les gens du XIXe le baptisent « coup de plomb », car le fait de respirer ce gaz vous donne la sensation d’avoir un poids énorme et oppressant sur la poitrine. Sauf que vous pouvez en mourir, et de nombreux vidangeurs de nuit en sont effectivement morts.

Les symptômes d’intoxication varient beaucoup dans ce cas, l’individu meurt tout d’un coup comme s’il était foudroyé ou si le gaz est trop faible pour amener la mort, l’asphyxié en perdant subitement connaissance est pris de mouvements convulsifs ou d’autres accidents nerveux, fort graves, tels qu’une douleur excessive à l’estomac, aux jointures, un resserrement au gosier, des cris involontaires et quelquefois modulés – ce que les vidangeurs appellent « chanter le plomb » -, puis le délire, le rire sardonique et des convulsions générales dans lesquelles la face pâlit et le tronc se courbe en arrière précèdent l’asphyxie. […] Dans l’état d’asphyxie qui peut durer depuis quelques minutes jusqu’à plusieurs heures, le corps est froid, les lèvres violettes, la figure livide, les yeux fermés, la pupille dilatée et immobile, le pouls petit et fréquent, les battements du cœur désordonnés et tumultueux une écume blanche ou sanglante s’échappe de la bouche la respiration est courte difficile convulsive, les muscles sont dans le relâchement ou d’autres fois le siège de contractions spasmodiques continuelles, par instants le malade fait entendre quelques plaintes ou pousse des cris effrayants. […] Cet état enfin peut se prolonger vingt quatre heures et au delà. Presque toujours ces asphyxies compliquées d’empoisonnement par un gaz délétère sont très graves parce que le rétablissement des phénomènes respiratoires ne suffit pas toujours pour neutraliser le poison qui a été introduit dans l’estomac.

Extrait de Essai sur les asphyxies des égouts et des fosses d’aisance, par Emmanuel-Cyprien-Alphonse Desplas (1834)
Night soil man, par William Henry Pyne, illustration tirée du magazine « Costumes of Great Britain » (1805). Le vidangeur tient une cloche à la main, probablement pour prévenir de son passage afin que les habitants s’écartent de son chemin, un peu comme les pestiférés…

Conclusion

La situation des latrines se complique encore après les années 1830, avec l’apparition des premières toilettes à chasse d’eau. Comme on n’a toujours pas de système d’égout généralisé dans les grandes villes, ou qu’il est encore trop peu performant, l’évacuation des toilettes continue pendant de se faire en direction de la fosse d’aisances qui, avec de l’eau en plus, se remplit encore plus vite. Les vidangeurs n’arrivent pas toujours à suivre, et les habitants, faute de mieux, se mettent parfois /eux aussi à décharger leurs excréments dans le fleuve ou les égouts destinés uniquement aux eaux de pluie.

À Chicago, les travaux de construction d’un système d’égout public commencent dès 1855, bientôt suivi par Londres dans les années 1860. À Paris, il faut attendre les années 1880 qu’on finit par convertir le système d’évacuation des eaux de pluie en égout, et pour New York ce sera plutôt 1890. Au tournant du XXe, la majorité des grandes villes occidentales sont équipées, et le travail des vidangeurs de nuit disparaît peu à peu.

De nos jours, toutes les villes et villages disposent d’un égout centralisé, mais n’oublions pas que ce n’est valable que pour nos pays riches et qu’ailleurs il existe encore des fosses rudimentaires et des vidangeurs qui continent d’endurer la difficulté de ce travail, le mépris social et les risques sanitaires.

Vidangeur en Tanzanie, où ils sont mal considérés et où on les appelle les « hommes-grenouilles » (et ce n’est pas un compliment…)
SOURCES :
Wikipedia - Night soil
Wikipedia - Gong farmer
Wikipédia - Fosse d'aisances
Wikipédia - Vidange des latrines
The 19th-Century Night Soil Men Who Carted Away America’s Waste
It could be worse... You could be a Victorian night soil man
Before There Was Plumbing, These Men Discreetly Got Rid of Human Waste
Life in New York City before indoor toilets
The story of a night soil man in medieval Preston, John takes a tumble
Vidéo - BBC "24 hours in the past" - Collecting the night soil
YouTube - The night soil men
Livre - Mission and Method: The Early Nineteenth-Century French Public Health Movement, par Ann Elizabeth Fowler La Berge
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