Tout le XIXe siècle

Une histoire de nains de jardin

Pour commencer l’année 2023, je cherchais un sujet d’article un peu marrant et c’est quelqu’un de ma famille qui me l’a suggéré en me parlant de statues représentant les 12 mois de l’année, à Salzbourg, en Autriche. En effet, en plein milieu de la ville, près du château Mirabell et de la maison natale de Mozart, se trouve le Zwergelgarten (le « jardin de nains »), un joli parc créé dans les années 1700 et rempli de statues de gnomes grotesques.

En creusant un peu le sujet, je me suis alors rendue compte que ces gnomes me ramenaient au XIXe siècle et à l’apparition des nains de jardin. Oui, oui, ceux-là-mêmes, avec leurs barbes blanches et leurs bonnets rouges pointus…

Bougez pas, je vous raconte ça. 🙂


La figure du nain au fil du temps

Les nains occupent une place importante dans le folklore germanique, qui s’étend sur l’Allemagne, le Royaume-Uni et dans les pays scandinaves.

On les retrouve couramment dans des contes traditionnels comme ceux rapportés par les frères Grimm (ex : Blanche-Neige, Rumpelstilzchen…) ou les légendes des grandes sagas nordiques. Le mot anglais dwarf (« nain ») trouve ses origines dans le vieil anglo-saxon dweorg, qui signifie « fièvre » ou « maladie », ou encore « qui cause une maladie », car autour du VIIIe ou Xe siècle environ, on pensait que certaines maladies étaient le résultat de projectiles envoyés par des dieux… ou des nains. À cette époque, le nain était perçu comme plutôt maléfique, et on créait des amulettes pour s’en protéger.

À la Renaissance, on pense encore qu’ils existent vraiment. Le médecin-philosophe-alchimiste suisse Paracelse publie un essai où il défend l’existence d’esprits élémentaires, sortes de génies basés sur les quatre éléments : les nymphes pour l’eau, les sylphes pour l’air, les salamandres pour le feu et les pygmées pour la terre. Il utilise le mot pygmées, mais il les baptise aussi gnomes, un nouveau mot probablement inspiré du grec gê-nomos qui signifie « habitant de la terre ».

Puis le temps passe, les connaissances sur le monde progressent, la magie recule peu à peu au profit de la science, et on commence à moins croire aux personnages merveilleux. Le Siècle des Lumières se profile à l’horizon. Lorsqu’on arrive au tournant du XVIIIe, époque où le « jardin de nains » de Salzbourg a été créé, le nain/gnome est devenu un gardien bienveillant capable de tenir le diable à distance, un travailleur besogneux associé à la terre, au monde souterrain, aux montagnes et aux minerais/or/gemmes/trésors-en-tous-genres, et à défaut d’être une vraie croyance, il continue d’inspirer les arts et la culture.


Les 12 gnomes de Salzbourg

Le Zwergelgarten comporte plusieurs dizaines de sculptures de gnomes. Certains représentent des dieux et héros mythologiques, ou bien des personnages de théâtre inspirés de la commedia dell’arte, et on y trouve aussi des représentations des 12 mois de l’année, identifiés par des attributs typiques de la vie quotidienne des paysans :

  • JANVIER : un gnome tenant dans ses mains un poulet qui illustre la reprise de l’activité agricole en début d’année (je rappelle qu’en Angleterre l’année agricole commence début janvier avec la fête de la Charrue – voyez ici, c’était visiblement pareil en Allemagne/Autriche)
  • FÉVRIER : un gnome en costume de carnaval (en France et en Angleterre, c’est aussi en février qu’on fêtait le Carnaval, j’en avais parlé ici à propos des bals costumés)
  • MARS : un gnome avec une pelle qui représente le début du jardinage, lorsqu’on retourne la terre pour préparer les futures plantations
  • AVRIL : un gnome avec un pot contenant des plants fragiles (a priori des citronniers) que l’on a gardés à l’intérieur pendant l’hiver et qu’on va désormais pouvoir remettre à l’extérieur
  • MAI : un gnome avec un sac de radis blancs, l’un des tout premiers légumes que l’on commence à récolter à cette époque de l’année
  • JUIN : un gnome appuyé sur le manche de sa hache, en train de se reposer de tout le travail accompli jusqu’ici
  • JUILLET : un gnome avec une faux pour faucher le foin (en allemand, le mois de juillet s’appelait autrefois heumond, qui a donné en anglais hay moon, et qui signie le « mois du foin »)
  • AOÛT : une gnomide (hé non, je n’ai pas inventé ce mot : figurez-vous que c’est bien le féminin de gnome ! 😉 ) portant une jarre pleine d’eau et une botte d’oignons pour souhaiter une bonne santé, sachant que les oignons étaient utilisés comme plante médicinale
  • SEPTEMBRE : une gnomide avec un tablier rempli de fruits, représentant le temps des récoltes
  • OCTOBRE : un gnome chasseur, pour la saison de la chasse
  • NOVEMBRE : un gnome avec une oie de Saint-Martin (en France et en Allemagne/Autriche, on fête la Saint-Martin le 11 novembre et on y mange traditionnellement de l’oie)
  • DÉCEMBRE : un gnome avec un pot rempli d’un genre de dumplings, un plat qu’on mangeait à cette époque de l’année, faite pour le repos.
Sont-y pas mignons, ces gnomes de Salzbourg !

Je vous laisse aller voir d’autres photos sur le site stadtbekannt-salzburg.at ou sur Pinterest. Ces gnomes sont traités selon le style grotesque : ils ont l’air sympathiques et bons vivants, pas effrayants pour un sou, mais tout en étant caricaturaux, déformés, petits, avec les jambes torses, un gros nez ou un visage déformé pour qu’on les identifie bien comme des êtres à part. Rigolos, certes, mais pas humains.

Le gnome du mois de juin, appuyé sur son manche de hache, est aussi appelé « le gnome rêveur ». Comme il a une grosse bosse sur le front, on peut se demander s’il ne vient pas de se prendre un méchant coup. Si ça se trouve, il ne rêve pas : il voit des étoiles ! 😉

Maiiiis… ils datent du début du XVIIIe, tes gnomes. Quel rapport avec le XIXe ?

J’y arrive, j’y arrive…


Un engouement soudain pour les nains de jardin

Gardien et garant de la fertilité

L’idée de mettre dans son jardin la statuette d’un personnage qui servirait de gardien des lieux remonte à l’Antiquité gréco-romaine, où on plaçait au jardin une représentation de Priapus, dieu de la fertilité, des troupeaux, des vignes et des ruches (de la viande, du vin, du miel… tout ce qu’il faut pour faire une bonne bouffe, quoi !). À la Renaissance, après que Paracelse a remis les gnomes au goût du jour avec son essai sur les esprits élémentaires, de riches allemands ont commencé à installer dans leurs jardins des statuettes de gnomes, pour apporter à leur tour protection et fertilité. On retrouve également, à la toute fin du XVIIIe et dans la première moitié du XIXe, des compagnies allemandes et suisses qui fabriquaient des nains en porcelaine et en bois pour décorer les jardins, parfois aussi les maisons.

L’entreprise Baehr und Maresch se vante d’être la première à avoir « inventé » les nains de jardin dans les années 1840 – mais on vient de voir que ce n’est pas une apparition spontanée, plutôt une évolution progressive de la figure du nain au fil du temps. Reste qu’à cette époque, le nain de jardin connaît un succès fou et se répand partout en Allemagne, et un peu en France.

Nain de jardin en pierre (XIXe siècle). Non, il n’est pas en train de se fouiller le nez : vu son attitude et l’objet dans ses mains, il est en train de priser du tabac (voyez ici des exemples de tabatières)

Isham et les nains de Lamport Hall

En 1847, un certain Sir Charles Isham, passionné d’horticulture et de paysagisme, achète en Allemagne 21 nains de jardin en terre cuite et les rapporte en Angleterre. Dans les jardins de son domaine de Lamport Hall, il crée de petites mises en scène, parfois accompagnées de textes ou de poèmes, et non sans un brin d’humour (voyez ci-dessous des nains qui travaillent et d’autres qui font la grève ! 😉 ) (et voyez la page Wikipedia de Lamport Hall pour plus de photos).

Photos du jardin de Lamport Hall (1897). Au-dessus, des nains au boulot. Au-dessous, des nains en grève avec une pancarte réclamant : « 8 heures de sommeil, 8 heures de temps libre, 8 heures de travail, une paye de 8 shillings par jour »

Sir Charles Isham est considéré comme étant celui qui a popularisé les nains de jardin dans le monde anglo-saxon, puisque beaucoup d’autres ont suivi son exemple en achetant des nains pour décorer eux aussi leurs jardins. Aujourd’hui, il ne reste qu’un seul des 21 gnomes qu’il avait rapportés initialement, et cet affreux machin en céramique industrielle, surnommé « Lampy », a été estimé à plus de 2 millions de livres sterling. Hé oui…

Lampy, le « gnome de Lamport » (1847). Ah là là… Deux millions de livres… *soupir*

En conclusion

Ce que nous appelons un nain de jardin, les Anglais l’appellent un gnome de jardin (garden gnome), les deux termes étant interchangeables – en tout cas, dans ce contexte.

On aurait facilement pu croire qu’ils ont été directement inspirés des elfes, fées, leprechauns et autres lutins du Père Noël dont regorgent les contes et les légendes, mais c’est bien du côté des nains travailleurs de Blanche-Neige ou même du Gimli du Seigneur des Anneaux qu’il faut chercher, c’est à dire du côté des nains travailleurs, des petits gros barbus avec leur hache ou leur pioche sur l’épaule, occupés à pousser des brouettes et à casser du caillou à l’intérieur d’une montagne pleine d’or.

C’est rigolo de voir qu’ils ont changé de chapeau au passage. Parce que contrairement aux nains des mines, les nains de jardin ne portent pas un bonnet mou et plat, mais un bonnet bien haut, bien droit et bien pointu… 😉

SOURCES :
Wikipedia - Salzburger Zwergelgarten
Wikipedia - Garden gnome
Wikipedia - Dwarf (folklore)
Wikipedia - Gnome
Gnomelands - History of gnomes
Die Reiseule - Der Zwergelgarten in Salzburg
Lampy the garden gnome
Wikipedia - Lamport Hall
Garden Gnome History: 19th Century Germany (1800-1874)
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