Époque victorienne

Les étranges cercueils Fisk et les momies victoriennes

Il y a longtemps, je vous avais parlé des mortsafes, ces tombes britanniques protégées de grillages ou de lourdes pierres pour éviter que les cadavres ne soient volés et n’aillent garnir les salles de dissection anatomique des facultés de médecine, dans les années 1810 (voyez tout ça ici).

Me semble que les familles des défunts, à cette époque, auraient bien été contents d’accéder aux cercueils Fisk, qui furent inventés 40 ans plus tard de l’autre côté de l’Atlantique…


Le cercueil Fisk

D’abord, un drame familial, semblable à tant d’autres

Mettons-nous deux minutes à la place de ces familles, justement. Lorsqu’un de nos proches décède et qu’on l’aimait tendrement, on va tout naturellement chercher à faire enterrer cette personne avec dignité dans le cimetière familial, afin de pouvoir aller lui rendre visite régulièrement. Or, au XIXe, comme les moyens de transports se sont développés (avec le train à vapeur, notamment, qui change carrément la donne), les gens peuvent plus facilement s’éloigner de leur lieu de naissance et de leur famille. Alors si votre tonton Bob fait des affaires à l’autre bout du pays, qu’il attrape le choléra et qu’il meurt là-bas, il y a des chances pour que vous cherchiez à faire ramener sa dépouille pour l’enterrer près des vôtres, mais il y a des chances aussi pour que ce soit pas mal compliqué…

C’est tout pile ce qui est arrivé à la famille Fisk, originaire du petite village de Chazy, au nord de l’état de New York, qui apprend en 1844 que leur fils, William, parti travailler au Mississipi, est décédé. À cette époque, c’est très compliqué de transporter des dépouilles sur de longues distances, car il faudrait pouvoir les embaumer et les réfrigérer pour empêcher la décomposition le long du chemin du retour (on a bien des wagons réfrigérés avec des blocs de glace qui servent à transporter de la nourriture – voyez ici -, mais pas des cadavres). Malheureusement pour lui, William Fisk devra rester tout seul, à 2.500 km des siens, et ses parents ne pourront jamais aller se recueillir sur sa tombe…

Puis, la bonne idée

Illustration tirée du brevet d’Almond D. Fisk déposé en 1848

Face à ce drame familial, son frère, Almond Dunbar Fisk, cherche une solution. Il est installé à Manhattan, où il vend des poêles et des chauffe-eau en fonte (dans le genre de ceux dont on a parlé ici). Il en connaît donc un rayon sur le sujet, et c’est ainsi qu’il dépose en 1848 un brevet pour un cercueil en fonte totalement hermétique, qui permet une bien meilleure conservation du corps. On peut ainsi le stocker sur une longue durée en toutes saisons, et le transporter sans dommages, ni pour la dépouille, ni pour ceux qui manipuleront le cercueil le long du chemin (merci pour eux !…). De plus, il ajoute un hublot au niveau du visage, de sorte que si un corps est rapatrié depuis très loin, sa famille sera tout de même capable de l’identifier et de s’assurer que c’est bien le bon défunt qu’ils peuvent à présent enterrer.

La silhouette s’inspire clairement des sarcophages égyptiens (n’oublions pas que l’égyptomanie est super à la mode au XIXe), mais le but n’est pas juste de faire « joli ». Ça répond surtout à un objectif de préservation, car le fait d’épouser les contours du corps au plus près limite la quantité d’oxygène disponible à l’intérieur du cercueil, ce qui tue rapidement les bactéries et les empêche de faire leur boulot de décomposition. On pouvait ainsi aspirer l’air en dehors du cercueil, ou au contraire le remplir d’un gaz ou d’un fluide empêchant la putréfaction. Malin, non ? De plus, le côté étanche empêchait aussi tous les pathogènes de se répandre, donc on pouvait inhumer les gens morts de maladies infectieuses (et on n’en manquait pas, au XIXe…) sans risques sanitaires.

De cette façon, quand vous récupèrerez la dépouille de votre tonton Bob, vous pourrez le revoir avec sa belle moustache comme s’il était mort hier, paisiblement endormi dans son cercueil ornementé, sans craindre de voir des trucs chelous remuer sous sa peau et sans risquer d’attraper vous-même le choléra qui l’a tué…

PETITE NOTE PAS TRÈS RAGOÛTANTE : on pourrait supposer que si jamais le corps parvient tout de même à se décomposer suffisamment, cela provoquerait des gaz et mettrait le cercueil sous pression de l’intérieur. Et justement, en 1859, le Chicago Press publie un article à sensation intitulé : « Explosion d’un cercueil métallique »… Oups ! me direz-vous 😉 Mais la compagnie a aussitôt répliqué qu’ils n’avaient jamais eu de problèmes de ce genre, et que de toute façon ils n’avaient jamais vendu de cercueils à Chicago… Alors, allez savoir !

Et enfin, le business

Dès le début, Fisk s’associe avec son beau-frère, William Mead Raymond, pour monter l’entreprise Fisk & Raymond et ils mettent en route une première fonderie pour fournir le carnet de commandes, avant de

Fisk a eu le nez creux. Même si ses cercueils se vendent cher (ça ira jusqu’à 40$, 50$ voire 100$, alors qu’un simple cercueil en pin premier prix coûtait 2$ !), c’est le succès immédiat dès l’année suivante, surtout après que sa première cliente célèbre, une certaine Lady Dolley Madison, épouse de l’ancien président des États-Unis James Madison (excusez du peu !), se soit fait inhumer dans un de ses cercueils en lui apportant au passage un magnifique coup de pub.

Il meurt seulement 2 ans plus tard, mais son beau-frère poursuit leur entreprise en compagnie d’investisseurs, continuant de fournir des cercueils-sarcophages pendant une dizaine d’années, jusqu’en 1860 environ, avant de se réorienter vers d’autres modèles de cercueils en métal, plus traditionnels (mais vous verrez plus loin que d’autres concurrents ont poursuivi encore un moment la production de cercueils en fonte hermétiques).

Le petit détail qui va bien, c’est que Raymond est mort en Angleterre, mais a été enterré près de New York… Alors, je ne sais pas s’il a été inhumé dans un de ses propres cercueils-sarcophage, n’empêche que l’amélioration globale du transport des dépouilles lui a visiblement profité !

Publicité pour les cercueils-sarcophages Fisk & Raymond, à New York (vers 1850). « Prix de 7$ à 40$ selon la taille et le type de finition. Les propriétaires des « casiers d’enterrement métalliques » sont prêts à fournir des arrangements favorables avec les sacristains et les entrepreneurs de pompes funèbres, ainsi que pour les taxes de manufacture, partout aux États-Unis. »
Sarcophage Fisk que l’on peut voir au musée historique de Canton (Connecticut), muni d’un couvercle pour protéger la vitre du hublot.
Un autre sarcophage Fisk découvert à Memphis (Tennessee) et exposé au Pink Palace de son musée des sciences. Plutôt approprié quand on connaît l’engouement général de Memphis pour l’Egypte – la ville n’a pas été nommée comme ça par hasard.

JE VOUS PARTAGE AUSSI cette vidéo de l’excellente chaîne YouTube Le Bizarreum, tenue par Juliette Cazes, une jeune archéologue-anthropologue-thanatologue qui démystifie en toute simplicité tout ce qui touche à la mort et au traitement des défunts, que ce soit dans l’Histoire ou de nos jours. Elle a également un site du même nom : lebizarreum.com. Elle est super intéressante, je vous la recommande chaudement !


La création de momies victoriennes

Forcément, vu leur efficacité, on se doute que les cercueils Fisk ne se contentaient pas de retarder la décomposition jusqu’au moment où le défunt serait proprement enterré. Les corps continuaient de se conserver bien au-delà, et même de se momifier lentement, si bien que 100 ou 150 ans plus tard on en a retrouvé certains toujours dans un très bon état.

En voici quelques exemples :

Martha Peterson

Momie de Martha Peterson

En 2011, dans le Queens, près de New York, alors que des ouvriers creusent avec de grosses machines sur un terrain qui a autrefois appartenu à une église afro-américaine, ils déterrent un corps. On pense d’abord à un homicide, mais le corps, bien qu’ayant l’air récent parce que bien conservé, porte des vêtements anciens. L’archéologue appelé sur les lieux remarque aussitôt que ce corps est entouré de morceaux de fonte brisés et comprend qu’il s’agit d’un cercueil Fisk, probablement détruit par la pelleteuse des ouvriers.

Il finira par identifier la jeune femme comme étant – a priori – Martha Peterson, une jeune femme noire ayant travaillé pour Raymond (le beau-frère de Fisk, oui, oui…) et morte de la variole en 1851, à l’âge de 26 ans. La contagion de la maladie et le lien direct avec Raymond expliquerait qu’une femme d’un milieu si modeste ait été enterrée dans un cercueil valant si cher.

La petite Edith Howard Cook

Cercueil en fonte de la petite Edith Howard Cook

En 2016, les propriétaires d’une maison de San Francisco font rénover leur sous-sol. Il se trouve que leur quartier est bâti sur ce qui était entre 1860 et 1901 un cimetière, et que toutes les tombes n’ont pas été déménagées, voilà pourquoi, en creusant, les ouvriers découvrent un tout petit cercueil d’enfant.

Le corps sera plus tard identifié comme étant celui de la petite Edith Howard Cook, morte en 1876 en n’ayant même pas atteint ses 3 ans – elle serait morte de marasme nutritionnel, une forme de malnutrition sévère chez des enfants sevrés trop tôt et qui développent des carences. Sans être un sarcophage typique des modèles Fisk (on avait cessé d’en produire après 1860), son cercueil est lui aussi en fonte, hermétique et équipé de vitres, ses parents étant probablement assez aisés (son père était co-fondateur d’une usine de tannage de cuir et de fabrication de ceintures) pour lui offrir un enterrement de ce genre.

La dame en rouge

Pierre tombale de la dame en rouge, au cimetière de Lexington (Mississipi)

En 1969, dans le village d’Egypt (encore cette égyptomanie… 😉 ), près de Cruger au Mississipi, un propriétaire décide de faire creuser une fosse septique sur son terrain. Les ouvriers découvrent alors un cercueil Fisk contenant le corps préservé d’une jeune femme. Elle porte de beaux vêtements montrant qu’elle appartient à une famille riche – une robe de velours rouge, une cape, des souliers de satin à boucle, des gants blancs -, et elle est immergée dans l’alcool pour une meilleure préservation (je vous avais dit plus haut qu’on pouvait parfois remplir les cercueils de différentes fluides, en voilà un exemple). À moins que ce ne soit pour se protéger, là aussi, d’une maladie contagieuse ?…

Personne ne sait, car la dame en rouge n’a jamais été identifiée. Des théories disent qu’elle serait née en 1835 et morte (vers 1850 ?) de la fièvre jaune, d’autres qu’elle aurait été enterrée dans une tombe anonyme pour une raison obscure (vu qu’elle n’était pas dans un cimetière mais sur un terrain privé). Bref… En réalité, il est possible que les infos dont on dispose à son sujet se soient déformées avec le temps et que la dame en rouge relève plus aujourd’hui d’une sorte de légende urbaine que d’un véritable cas scientifique, notamment parce qu’on ne dispose d’aucune photo, ce qui est plutôt bizarre pour un cas dont les journalistes auraient beaucoup parlé lors de sa découverte en 1969.

Elle a depuis été ré-inhumée au cimetière de Lexington, à 2h de là, où elle est devenue une petite attraction touristique. La seule façon d’en savoir plus serait de la déterrer encore une fois et de laisser les spécialistes l’étudier.


En conclusion

À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, le transports des défunts pour les ramener à leurs familles ne pose plus autant de problèmes. L’été dernier, quand je suis allée visiter le cimetière du Titanic, à Halifax (voyez ici), je me souviens qu’une soixantaine des corps repêchés n’y avaient pas été enterrés, car on était parvenus à les identifier et à les renvoyer aux familles qui les avaient réclamés… et qui avaient eu les moyens de payer le transport.

Je n’ai pas trouvé trace de cercueils hermétiques en fonte ailleurs qu’aux États-Unis. La compagnie Fisk & Raymond n’en a produit que pendant une douzaine d’années seulement, mais ça a été un beau petit succès parmi les familles les plus riches (dont certains hommes politiques bien connus de l’époque), et on peut être certains que, dans les prochaines années, on en découvrira d’autres…

Cercueils Fisk dans le cimetière catholique de Wheeling, près de Pittsburgh, en Virginie-Occidentale (1896)
SOURCES :
Wikipedia - Fisk metallic burial case
Iron Coffin Mummy
Art Blart - Photographs : exhumed coffin
The Cast Iron Coffin That Was Too Creepy Even for the Victorians
Identity of pre-Civil War era body found in New York City revealed
The Woman in the Iron Coffin: 150-Year-Old Mummified Remains Discovered in New York Finally Identified
Un cercueil de fer hermétique trouvé dans le Queens tenait une mystérieuse momie du XIXe siècle
Wikipedia - Edith Howard Cook
YouTube - The girl with golden hair, Edith Howard Cook
UNSOLVED: “Lady In Red” Coffin is a Mississippi Mystery
Identify of beautiful ‘Lady in Red’ remains mystery
The Unexplained: Who was the mysterious Lady in Red?
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