Les règles du duel, la Russie et le Far West


Époque victorienne / mercredi, décembre 9th, 2020

La coutume de se battre en duel pour régler un différend entre gentilhommes ne date pas d’hier. On en trouve dans toutes les cultures et à toutes les époques, mais c’est vers la fin du XIXe siècle que cette habitude a commencé à décliner.

(attention, ceci est un article un peu fourre-tout, vous êtes prévenus… 😉 )


Le duel au XIXe

Un truc de gentlemans

Impossible pour moi de vous faire un récapitulatif du duel à travers les âges et jusqu’au XIXe, ça prendrait des plombes ! Je vous renvoie plutôt à cette vidéo de Questions d’Histoire :

Une chose est sûre : si le duel est une affaire d’honneur, c’est surtout une affaire d’hommes d’honneur. Autrement dit, c’est avant tout un truc d’aristocrates, de chevaliers, d’officiers militaires, bref : de classes sociales supérieures. Ces hommes-là sont supposés faire preuve de droiture morale (j’en avais parlé ici, au sujet des perruques blanches), raison pour laquelle ils règlent leurs comptes de façon civilisée, en laissant à chacun la possibilité de se défendre équitablement, et laissant le destin – ou Dieu ? – décider de l’issue du combat.

À l’inverse, on ne verra jamais des paysans, ou des artisans ou des marins se provoquer en duel : les hommes du peuples sont supposés être des rustres, des mal-dégrossis qui vont se taper dessus directement pour régler leurs conflits.

Les règles du duel

Un duel est un affrontement codifié, constitué de règles à respecter. Tout combat mené en dehors de ces règles perdait aussitôt de son prestige et de son crédit, pour devenir un vulgaire règlement de comptes, voire un simple meurtre. Et ça ne serait plus honorable du tout, pour le coup…

Je vous conseille d’aller jeter un oeil sur l’Essai sur le duel, rédigé par le comte de Châteauvillard en 1836. Ce n’est pas le seul code du duel qui ait été écrit et publié, mais c’est l’un des plus connus pour le XIXe. Je vous mets ci-dessous quelques extraits de ces fameuses règles :

  • Un duel se constitue d’un agresseur (celui qui a attaqué ou fait un affront) et d’un offensé (celui qui se défend et demande à venger son honneur).
  • Lorsqu’un conflit éclate, l’offensé est celui qui a reçu le premier une injure/insulte verbale. Mais s’il y a en plus une gifle ou une agression physique, alors l’offensé est celui qui a reçu le premier coup.
  • Quand les deux individus se prétendent offensés et qu’on n’arrive pas à déterminer qui est qui, hé bien… on tire au sort !
  • Il faut avoir une raison suffisante pour qu’un duel soit organisé. Les témoins sont là pour s’assurer de la gravité de la situation et de la nécessité (ou pas) de régler le conflit de cette façon.
  • Si on s’entend pour se rendre jusqu’au duel, alors celui-ci doit avoir lieu dans les 48h. Attention, il ne peut pas non plus avoir lieu immédiatement après l’injure ou le conflit.
  • Un fils peut se battre à la place de son père offensé, si celui-ci est trop âgé ou faible ou que l’agresseur est plus proche de l’âge du fils que de celui du père (histoire d’équilibrer les chances). En revanche, si le père est l’agresseur, le fils ne pourra pas intervenir.
  • L’organisation d’un duel se fait à l’avance et par écrit : l’offensé envoie à l’agresseur un cartel (c’est à dire une lettre de défi demandant ou bien réparation de l’offense, ou bien d’en passer par les armes), on s’échange les noms et adresses des combattants et de leurs témoins, on décide du lieu, des armes, etc. Globalement, on évite de décider tout ça sur place à la dernière minute.
  • Il faut deux témoins par combattant. Attention, ils ne peuvent pas avoir des liens de parenté directs avec le combattant.
  • Un duel peut être annulé jusqu’au dernier moment si l’agresseur fournit des excuses ou une réparation suffisante à l’insulte faite au départ, et que l’offensé s’en estime satisfait.
  • On ne peut utiliser que trois armes, au choix : l’épée, le pistolet ou le sabre.
  • On peut convenir d’un duel « au premier sang » (le premier blessé a perdu) ou bien d’un duel à mort.

Et la loi, dans tout ça ?

C’est bien beau d’avoir un code du duel, des règles, et tout et tout, n’empêche qu’au XIXe siècle, dans quasiment tous les pays occidentaux, un duel, c’est illégal.

Si c’est un duel au premier sang, les combattants pourraient se voir accusés de coups et blessures. Si on découvre que le duel était prévu pour être à mort, alors ils encoureraient une peine pour tentative d’assassinat. Et si l’un d’eux meurt, alors l’autre sera accusé d’assassinat et risquera d’être lui-même condamné à mort.

Après, tout dépend des juges, certains sont assez laxistes et tolérants, d’autres beaucoup moins. N’empêche qu’un duel n’est pas sans conséquences judiciaires.


Un célèbre duel russe

Je suis une fan d’opéra, et j’adoooore un air issu de l’opéra russe Eugène Onégine et qu’on appelle « l’air de Lensky ». Je vous explique l’histoire :

L’air de Lensky, chanté par le ténor Pavol Breslik (en bleu, c’est le baryton Simon Keenlyside qui joue Onégine)
  • Onégine est un dandy cynique et blasé de la vie, qui séduit les femmes par simple divertissement. Lensky, lui, est un tendre jeune homme, un poète.
  • Les deux amis rencontrent deux soeurs, la coquette Olga et la sage Tatiana. Lensky se fiance avec Olga, tandis que Tatiana tombe amoureuse d’Onégine – bien que ce dernier s’en moque comme d’une guigne.
  • Un soir, Onégine-le-dandy commence à flirter avec Olga. Lensky, offensé, provoque son ami en duel. « L’air de Lensky » est un chant d’adieu : on est à l’aube, le duel va avoir lieu sous peu, et Lensky pleure son amour pour Olga et sa vie qui s’achève trop tôt, car il sait déjà qu’Onégine va le tuer, même si ce dernier est pétri de remords. Et comme on est dans un opéra, c’est effectivement ce qui arrive : ils s’affrontent et Lensky meurt.

Si je vous parle de ce duel fictif, c’est pour le mettre en relation avec un autre bien réel, auquel a participé l’auteur du roman Eugène Onégine, le célèbre Alexandre Pouchkine. Voyez plutôt :

  • Le baron d’Anthès est un dandy français fraîchement débarqué en Russie. Pouchkine, lui, est un écrivain et un poète.
  • Les deux amis fréquentent deux soeurs, la coquette Natalia et la sage Ekaterina, pour la bonne raison que Pouchkine est marié à Natalia.
  • Un soir (plusieurs, en fait, vu que l’histoire s’étale sur quelques années), d’Anthès-le-dandy se met à flirter avec Natalia. Pouchkine, offensé, provoque son ami en duel une première fois. D’Anthès se dérobe en prétendant que ses assiduités s’adressaient plutôt à Ekaterina, qu’il épouse sur le champ. Mais il continue de rôder autour de Natalia, ce qui fait que Pouchkine réitère ses provocations en duel. Et comme on est dans une histoire vraie, c’est effectivement ce qui arrive : ils s’affrontent et Pouchkine meurt.

Je me dis souvent que les films, les romans ou les opéras n’ont jamais autant d’imagination que la vraie vie… Pouchkine a terminé son Eugène Onégine en 1831, année où il a épousé Natalia, puis il a rencontré d’Anthès trois ans plus tard et est mort en duel en 1837.

Il a littéralement écrit à l’avance ce qui allait lui arriver. Fou, non ?


À propos des duels de westerns

Un mythe véhiculé par les films

Quittons la neige de Saint-Petersbourg pour les déserts de l’ouest américain…

Si vous êtes fans, comme moi, des westerns spaghettis et des BD de Blueberry, vous êtes sûrement convaincus que pendant la Conquête de l’ouest on pouvait se faire trouer la peau pour un oui ou pour un non. On connaît la scène : deux cowboys s’affrontent sur un prétexte plus ou moins futile, se postent à une vingtaine de mètres l’un de l’autre dans une grande rue vide, la main prête à saisir leur colt, s’observant méchamment de leurs yeux plissés par le soleil qui tape, et attendant le signal convenu pour dégainer et que le plus rapide des deux tue l’autre.

Malheureusement, cette belle image va s’écrouler parce qu’en réalité ce genre de duel n’a presque jamais existé dans le Far West américain.

Comme on le disait au début, les duels sont l’apanage des classes sociales élevées. Or, les colons et les cowboys de l’Ouest sont des hommes du peuple, plus pragmatiques, moins sensibles au décorum et à l’honneur.

En cas de conflit, si jamais se bastonner avec les poings ou s’envoyer des coups de couteau à la sortie d’un saloon ne suffit pas à calmer les esprits, alors il arrive qu’on sorte les revolvers. Mais dans ce cas, on se tire dessus directement, dans des fusillades spontanées, ou bien on s’organise plus ou moins pour faire une descente en bande chez le groupe adverse et on tire à vue. Autre option : abattre son rival dans le dos, c’est quand même bien moins risqué que de le provoquer en face à face et lui laisser aimablement la possibilité de riposter…

Il n’y a donc pas de règles, pas de rituel, pas de top départ, pas d’honneur ni de mort digne. Et puis, n’oublions pas que tuer un homme en duel était illégal, y compris au fond du far west ! Si tu penses pouvoir provoquer et abattre quelqu’un, puis t’en aller tranquilou dans le soleil couchant, façon « lonesome cowboy », tu vas voir que ça ne sera pas long avant que le sheriff du coin te coure après, et tu vas finir en prison, mon bonhomme !

Le duel de Hickok et Tutt

En cherchant dans les archives historiques la trace de ce genre de duels de films, on en trouve quelques uns, mais ils sont très rares. C’est peut-être cette rareté, justement, qui a fait qu’ils ont beaucoup frappé les esprits et se sont imprimés durablement dans l’imaginaire populaire.

Parmi ces quelques cas, il y a le duel – devenu célèbre – ayant opposé un certain Wild Bill Hickok à un certain Davis Tutt, dans une ville du Missouri, en 1865, pour une dette de jeu. Les deux se sont affrontés devant des dizaines de témoins, Tutt est mort et Hickok a aussitôt été arrêté, accusé d’homicide volontaire et emprisonné pour être jugé. Le plus fou, c’est que le jury l’a finalement déclaré innocent, jugeant que Tutt avait été l’agresseur et que Hickock n’avait fait que se défendre…

Cette histoire a fait tellement de bruit que ça a contribué à faire de Wild Bill Hickock une vraie star. Il est considéré aujourd’hui comme l’un des grands tireurs emblématiques de la Conquête de l’ouest, avec Buffalo Bill, les frères Earp et les autres.

Le dime novel The Buffalo Bill Stories (1901)

Quant à l’évènement lui-même, il a abondamment inspiré les dime novels, (l’équivalent américain des penny dreadfuls dont j’avais parlé ici), c’est à dire de la littérature populaire et bon marché destinée à exciter un peu l’imaginaire des garçons. C’est ainsi que ce genre de duel de cowboys est passé dans la culture pop et qu’il est devenu un cliché incontournable des films de western.


En conclusion

On se battait parfois en duel pour des offenses très graves, mais il y en avait aussi un paquet qui perdaient la vie ou se blessaient pour des motifs franchement ridicules. Il a bon dos, « l’honneur », quand il ne désigne en fait qu’un petit orgueil froissé… 😉

Des hommes se sont affrontés pendant des siècles, au grand désespoir des souverains qui perdaient comme ça, bêtement, un nombre considérable de nobles ou de militaires. La loi était contre, la morale religieuse était contre, l’opinion publique était variable, mais la coutume et la tradition tenaient bon : malgré l’illégalité, les duels ont existé à peu près jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale avant de disparaître vraiment.

Mais ce que je trouve super intéressant, c’est à quel point cette pratique est liée aux classes sociales supérieures, issues des hommes d’armes de l’époque féodale. Si le duel n’existe plus aujourd’hui, c’est aussi à mettre en relation avec le fait que l’aristocratie et la haute bourgeoisie n’existent plus non plus…

SOURCES :
L’histoire insolite des duels et de leur répression
Wikipédia – Duel – Le déclin de la coutume du duel
Code Duello: The Rules of Dueling
Pistol Dueling, Its Etiquette and Rules
Comment les nobles se battaient en duel dans l’Empire russe
Wikipédia – Alexandre Pouchkine – Duel et mort
YouTube – Questions d’Histoire – Comment le duel a-t-il évolué à travers l’Histoire ?
Livre – Essai sur le duel, par le comte de Châteauvillard (1836)
Wikipédia – Fusillade entre Wild Bill Hickok et Davis Tutt
YouTube – What a wild west duel really looked like

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