Le respect de l’étiquette à l’époque victorienne


Belle époque, Époque victorienne / mercredi, mai 20th, 2020

Voilà un sujet fort intéressant et à peu près sans fin, dont j’ai envie de vous parler depuis longtemps sans trop savoir par où commencer.

Des lecteurs du blog me demandent parfois de leur expliquer les règles de l’étiquette au XIXème siècle, et j’en suis bien incapable.

D’abord, ça s’applique à tellement de sphères différentes de la vie quotidienne qu’il faudrait commencer par déterminer de quoi on parle exactement : de l’étiquette à table ? lors d’un évènement mondain ? en famille ? dans la rue ? à propos des hommes ? des femmes ? des serviteurs ?…

Ensuite, il faut aussi se rappeler que les règles de l’étiquette ne sont guère que des recommandations, qu’elles étaient plus ou moins respectées selon les gens ou les milieux sociaux, et, surtout, selon les périodes. Bah oui : un siècle, c’est long, alors les us et coutumes ont bien le temps d’évoluer. L’étiquette du début du XIXème n’est pas exactement la même que celle de la Belle Époque. C’est un peu flou, tout ça !

Mais comme c’est un sujet fascinant (et parfois plutôt absurde et drôle), je commence aujourd’hui avec cette longue intro, et je vous écrirai d’autres articles plus tard pour détailler ce qu’on pouvait faire ou pas selon les situations.


L’étiquette…

… c’est quoi ?

C’est le respect des convenances, la politesse, le savoir-vivre, la bienséance, le décorum, les bonnes manières, les règles de conduite, la bonne éducation… Appelez ça comme vous voulez.

Dans toute société humaine organisée, il y a des règles à suivre (explicites ou non) pour que les interactions entre les membres du groupe se déroulent bien et que la cohésion soit maintenue. Un individu doit se comporter d’une certaine façon pour ne pas déplaire à ses voisins, être accepté dans le groupe et s’y maintenir. Connaître et appliquer ces règles lui permet de montrer à quel groupe il appartient.

De nos jours aussi, nous sommes pétris d’étiquette. On ne se fouille pas dans le nez en public, on dit bonjour et merci, on ne tape pas dans le dos de son patron ni d’une vieille dame, on se serre la main de la main droite, on vouvoie une personne pour lui témoigner du respect, on ne gueule pas dans la rue quand tout le monde dort, on se fait 0, 1, 2, 3 ou 4 bises selon notre région, etc. Et quand on fait partie d’un groupe plus spécialisé (le club des amateurs de pêche à la mouche, le gang du quartier, la chorale de l’église…), il y a de fortes chances pour qu’on applique d’autres règles qui sont propres à ce groupe-là.

Au final, il y a des centaines de choses que nous faisons sans forcément y penser, juste parce qu’on nous a appris à les faire et que ça nous paraît normal, précisément pour être « normal ». Dans la norme. Dans le groupe.

Si vous avez le malheur de contrevenir à ces règles, vous risquez d’être exclu. À l’époque préhistorique, être banni du groupe vous exposait à une mort certaine. À l’époque victorienne, ça n’a pas tellement changé : comme il n’y a aucun filet social et que la société repose en grande partie sur les relations qu’ont les gens les uns avec les autres, si jamais vous êtes rejeté par ceux qui auraient pu vous aider en cas de pépin, alors on va vous souhaitez de ne jamais en avoir, des pépins, sinon ce sera mal barré pour vous.

… c’est pour qui ?

Le XIXème siècle, en Angleterre, est une époque pudibonde, très influencée par le puritanisme anglican, et empreinte d’une volonté d’élever la race humaine plus haut qu’elle ne l’a jamais été, à travers l’éducation, le savoir, la technologie, etc. Les règles de bonne conduite occupent une place super importante, puisqu’elles sont les garantes du bon ordre social et la preuve que l’on est « civilisé ».

On pourrait dire que le niveau d’étiquette qu’on attend d’un individu est proportionnel à sa position dans l’échelle sociale. Un paysan sera considéré comme un rustre et on lui pardonnera s’il n’a pas beaucoup de manières, tandis qu’une personne de la classe moyenne devra se montrer tout à fait éduquée et fréquentable. Mais, à ce petit jeu, c’est bien entendu la classe supérieure qui gagne le gros lot : eux sont pétris d’étiquette, de règles et de rituels en tous genres qui ne laissent aucune place à la spontanéité. Il est plus difficile d’entrer dans ce groupe et les enjeux sont également bien plus grands : une erreur d’étiquette, si elle est grave, vous fera tomber de plus haut…

ET AUSSI… Une autre classe sociale qui devait se soumettre à une foultitudes de règles d’étiquette : les domestiques. Comme ils servent la classe supérieure, ils doivent s’adapter à ses codes à elle.

Pour en savoir plus sur les classes sociales anglaises, c’est par ici, et pour les domestiques, c’est ici.


Les livres de conduite

L’étiquette s’apprend dès l’enfance. Il faut suivre les bons usages, les modes, les façons de faire qui évoluent avec le temps, alors c’est une éducation qui n’est jamais complètement terminée.

Bien sûr, beaucoup de ces règles sont juste de la transmission orale. Des parents apprendront à leur enfant à se laver les mains avant de manger, et à leur ado à ne pas bâiller d’ennui quand il est en présence d’adultes, par exemple.

Mais il y avait aussi quantité d’âmes charitables ayant en tête un idéal moral inatteignable et beaucoup de conseils à prodiguer, qui se faisaient un devoir d’en faire profiter tout le monde en publiant des conduct books, des livres de conduite, destinés à enseigner (surtout aux jeunes) la conduite à tenir lorsqu’on se trouve en société. J’en avais déjà un peu parlé ici, à propos des accomplissements que doivent posséder les jeunes filles.

Livre d’étiquette et manuel de politesse des dames, par Florence Hartley (1860)

Je vous cite le sommaire de l’un d’entre eux, intitulé Livre d’étiquette et manuel de politesse des dames, qui donne une bonne idée des différentes sphères de la vie où s’appliquaient une multitude de règles :

  • Conversation
  • Habillement
  • En déplacement ou en voyage
  • Dans un hôtel
  • Soirées mondaines (l’étiquette pour une hôtesse)
  • Soirées mondaines (l’étiquette pour une invitée)
  • Héberger quelqu’un (hôtesse)
  • Séjourner chez quelqu’un (invitée)
  • Visite de courtoisie (hôtesse)
  • Visite de courtoisie (invitée)
  • Dîner en petit comité (hôtesse)
  • Dîner en petit comité (invitée)
  • À table
  • Dans la rue
  • Pour écrire une lettre
  • Comportement poli et bonnes habitudes
  • Bal (hôtesse)
  • Bal (invitée)
  • Lieux de divertissement
  • Accomplissements
  • Envers les domestiques
  • Pour une jeune fille cherchant à se marier
  • Pour une fiancée
  • À propos de la santé
  • Divers

… et le livre se termine sur des recettes pour avoir un joli teint, car c’était un critère de beauté important à l’époque. Pour une femme, se rendre belle et agréable aux autres est en soi une règle d’étiquette à respecter.

Je n’ai survolé que les premières pages du livre (en extraits sur Amazon), mais on voit déjà à quel point on enseignait aux gens à ne surtout pas provoquer des oppositions d’idées, ni nourrir des conflits, ni exprimer de colère ou d’émotions en général, encore moins dire tout haut ce qu’ils pensent. Il faut se rendre agréable aux autres avant tout, faire preuve de charité et d’abnégation en toutes circonstances.


Quelques exemples

Comme je disais en intro, il y a trop de choses à raconter alors je vous ferai plus tard des articles thématiques (l’étiquette à table, lors d’un bal, etc).

En attendant que tout ça s’organise un peu dans ma tête, voici quelques règles en vrac :

L’étiquette si vous êtes une femme

  • Ne vous adressez jamais à un gentleman que vous ne connaissez pas. Vous devez d’abord lui avoir été présentée par une tierce personne.
  • Si vous êtes célibataire, ne sortez jamais seule. Vous devrez toujours être chaperonnée, de préférence par une autre femme, plus âgée et mariée.
  • Si vous êtes à l’étape où un homme vous fait la cour, vous ne vous toucherez pas. Les seuls moments où il pourra éventuellement vous prendre la main, ce sera pour vous aider à traverser un endroit « difficile » (un obstacle, une flaque d’eau…). Vous ne pourrez vous prendre par le bras ou par la main qu’après vos fiançailles officielles.
  • Ne circulez pas dans un véhicule seule en compagnie d’un homme qui n’est pas un membre de votre famille.
  • Ne rendez jamais visite à un homme célibataire chez lui… à moins qu’il ne s’agisse d’un malade ou d’un invalide avéré.
  • Ne recevez jamais un homme célibataire chez vous lorsque vous êtes seule. Un membre de votre famille ou de votre entourage doit se trouver dans la même pièce.
  • Si vous voyagez avec un homme en tant qu’amis, insistez pour payer vos dépenses vous-même.
  • Amener un petit chien ou un enfant lorsque vous rendez visite à quelqu’un est très vulgaire. Cela dit, si vous visitez de la famille ou des amis proches, les enfants ne posent pas de problème.
  • Vous n’aurez surtout pas de relations sexuelles avant le mariage. Un homme s’attend à trouver sa future épouse vierge.
  • L’intelligence n’est pas spécialement encouragée, pas plus que l’intérêt pour la politique.
  • Ne criez pas, ce n’est vraiment pas très « ladylike »…

L’étiquette si vous êtes un homme

  • Ne prenez jamais la main d’une femme avant qu’elle vous l’ait tendue elle-même, si elle le souhaite.
  • N’entrez pas dans une salle où se tient une dame si votre haleine sent trop fort l’alcool ou le tabac. Ne fumez d’ailleurs jamais en présence d’une femme.
  • Ne tenez pas de conversation indécente en présence d’une femme.
  • Si vous croisez dans la rue une femme que vous connaissez, n’allez pas vers elle. Attendez qu’elle vous voie et qu’elle vous fasse signe que vous pouvez venir la saluer.
  • Dans une église, avancez en premier pour ouvrir le chemin à votre compagne. Si l’allée est assez large, vous pouvez avancer à ses côtés.
  • Lorsqu’il faut sortir d’un lieu public encombré par la foule, passez toujours devant.
  • Pour monter les escaliers, passez toujours devant aussi. Par contre, vous vous tiendrez derrière elle pour les descendre.
  • Si vous accompagnez une dame dans les boutiques, portez ses paquets pour elle. Il serait impensable que vous lui laissiez quoi que ce soit dans les mains.
  • Lorsque vous serrez la main d’un autre homme, soyez ferme. Si votre poignée est plutôt molle, vous passerez pour un snob. Ne tenez pas sa main plus de 2 ou 3 secondes. Et… utilisez toujours votre main droite ! Si elle est blessée et que vous n’avez pas le choix d’utiliser la main gauche, excusez-vous.

Et de façon générale

  • Se décrotter le nez, se curer les oreilles, se gratouiller la tête ou une autre partie du corps alors que vous êtes en compagnie d’autres personnes est d’un vulgarité sans nom !
  • Ne croisez pas les jambes lorsque vous vous asseyez. Ni les hommes, ni les femmes.
  • Ne vous retournez pas dans la rue pour observer quelqu’un (ni à l’église, ni à l’opéra…).
  • Ne pointez pas du doigt.
  • Ne tapotez pas des doigts sur la table, ne vous frottez pas sans cesse les mains, ne bâillez pas, ne soupirez pas en public.
  • Lorsque vous vous rendez chez quelqu’un, n’oubliez pas de bien frotter vos chaussures pour ne pas salir l’intérieur.
  • Une soirée mondaine se termine dès que l’invité d’honneur décide de s’en aller. C’est le signal pour que tous les autres prennent leur congé à leur tour.
  • Ne vous adressez jamais à une personne d’un rang supérieur, à moins de lui avoir été présenté par un ami commun. Il faut que cette personne supérieure accepte d’abord que vous lui soyez présentée. Par la suite, si elle décide finalement de couper court, elle pourra vous ignorer et ce sera comme si vous ne vous étiez jamais parlé.
  • Lorsqu’on vous demande de jouer de la musique ou de chanter devant les autres, exécutez-vous sans qu’on doive vous forcer, ou bien refusez poliment mais pas d’une façon catégorique.
  • Si vous écoutez quelqu’un en train de jouer de la musique ou de chanter, montrez-lui de l’attention et du respect. Il est très impoli de poursuivre une conversation pendant ce temps-là. Si vous n’aimez pas la musique, taisez-vous.
  • Vous ne devriez jamais refuser qu’on vous présente à quelqu’un lors d’une soirée à laquelle vous avez été invité.
  • Ni riez pas trop fort, ne parlez pas trop fort, en particulier dans les endroits publics.
  • Si vous patientez dans une antichambre en attendant que la personne que vous êtes venu voir puisse vous accueillir, ne vous mettez pas à examiner en détail les peintures ou les objets d’art qui se trouvent dans la pièce, même si c’est juste pour passer le temps.
  • Ne tenez pas de conversation privée lorsque vous vous trouvez en compagnie des autres. Si vous souhaitez vous entretenir en tête à tête avec quelqu’un, excusez-vous tous les deux auprès du groupe et trouvez un endroit pour vous isoler.
  • Ne vous asseyez jamais dos à quelqu’un sans vous être d’abord excusé auprès de lui.
  • Soyez toujours propre et bien entretenu : des vêtements propres, une peau propre, des mains et des ongles propres, des dents blanches… La mauvaise haleine n’est pas tolérée.
  • Les commérages sont malpolis. N’interférez pas dans les affaires des autres…

En conclusion

J’avais listé d’autres règles de bienséance, il y a longtemps, qui s’appliquaient plutôt à l’époque Régence : voyez ça ici. Par contre, gardez en tête que l’étiquette évoluent avec le temps, alors ce qui avait court au début du siècle n’est pas forcément valable 60 ou 80 ans plus tard (et vice versa). Mais ne me demandez pas de dates précises, je n’en sais rien ! 😉

Maintenant, réjouissons-nous ensemble de ne pas être des gens de la noblesse ou de la haute bourgeoisie au XIXème siècle, parce que ça devait être un enfer de devoir respecter autant de règles ! Vous imaginez, un peu, la surveillance constante que ça devait demander, envers soi et envers les autres ? Quelle horreur !

Ça me rappelle que j’ai lu – je ne sais plus où, je me demande si ce n’était pas un personnage austenien – quelqu’un du XIXème siècle qui disait quelque chose comme :

Mon Dieu, qu’il est fatigant d’être civilisé !

Je vous laisse méditer là dessus… 😉

SOURCES :
All things victorian – Etiquette
Livre – The Ladies’ Book of Etiquette and Manual of Politeness (Florence Hartley, 1860)

Une réponse à « Le respect de l’étiquette à l’époque victorienne »

  1. Merci pour cet article, c’est un sujet qui m’intéresse beaucoup !
    Globalement, je trouve les règles « mixtes » pas si absurdes, contrairement à celles qui sont réservées aux hommes ou aux femmes (interdiction de sortir seule… aaaargh)
    Je suis tombée des nues en découvrant que ce genre d’enseignement existe encore aujourd’hui… vois plutôt ! (je te garantis une bonne dose de dépaysement)
    https://apprendre-les-bonnes-manieres.com/premier-rendez-vous-galant/

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