Le respect de l’étiquette au temps de Jane Austen


- Époque georgienne, - Époque Régence / dimanche, août 26th, 2018

Ah, les convenances… La bienséance… L’étiquette !

Avouez ! Vous aussi, vous adorez les révérences que les personnages passent leur temps à se faire, les Monsieur par-ci, les Mademoiselle par là, les gens à qui on ne peut pas parler car on n’a pas encore été “introduit”, et tous ces regards appuyés qui vous font comprendre que vous êtes en train de commettre un impair… Oui, oui ! Vous savez de quoi je parle !

L’étiquette est un des ingrédients majeurs qui font le succès des romans de Jane Austen. Ça sent bon la courtoisie, la galanterie, le respect, bref : toutes ces valeurs qui se sont bien perdues de nos jours, ma bonne dame !

N’empêche, c’était pas simple… Voici quelques exemples :


Quand on est célibataire

  • Ma fille, le premier pas tu ne feras pas. Les demoiselles se doivent d’être modestes, passives et soumises (pas pour les rabaisser, mais parce que ce sont des qualités jugées féminines par essence, et donc admirables chez toute femme). Si un jeune homme leur plaît, elles n’ont d’autre choix que de lui envoyer des signaux discrets, car il serait très mal vu de montrer directement de l’intérêt. Ça signifie bien sûr qu’une demoiselle ne suggèrera jamais le mariage. JA-MAIS. Elle attend et elle croise les doigts (ou pas).
  • On ne se touche pas de la peau à la peau, c’est bien trop intime ! En général on ne se touche pas du tout, et sinon on porte le plus souvent des gants ou alors on se prend le bras, donc il y a toujours du tissus entre les deux. C’est lors des bals que cette convenance prend un peu le bord (difficile de ne pas se toucher puisqu’on danse ensemble) et c’est pourquoi c’était l’occasion principale pour les jeunes de se rapprocher… et pour les couples de se former.

Le film de 2005 souligne le côté presque osé (en tout cas inhabituel) de Darcy qui prend la main d’Elizabeth pour l’aider à monter en voiture et… OH-MON-DIEU-IL-L’A-TOUCHÉE ! 😉

Même chose plus tard, lors de leur rencontre à Pemberley, où le plan se terminant sur la main de Darcy une fois qu’elle est partie montre à quel point il aurait aimé la toucher mais n’en a pas trouvé l’occasion (je n’invente rien, ce sont des explications entendues dans des vidéos sur les coulisses du film).

  • Les jeunes gens sont bien entendu chaperonnés et n’ont à peu près aucune occasion de se retrouver seuls en tête-à-tête. Toutefois, concernant la virginité et les relations sexuelles avant le mariage, ce n’est pas aussi radical qu’on pourrait le penser. Allez donc voir ici, j’ai dédié un article entier à ce délicat sujet… 😉
  • Les jeunes hommes et filles ne s’écrivent pas ! Jamais ! À moins d’être fiancés. Dans Orgueil et préjugés, lorsque Darcy écrit sa fameuse lettre à Elizabeth, il vient la lui porter en main propre afin que ça reste secret. Il serait impensable qu’il lui envoie cette lettre par la poste à Longbourn, au vu et au su de tout le monde. D’ailleurs, Elizabeth n’envisage pas de lui répondre, ce serait très inconvenant. Et notez que Bingley n’a jamais écrit à Jane non plus, ce sont ses soeurs qui le faisaient.
  • Des fiançailles peuvent se briser… mais à l’initiative de la demoiselle seulement. Un homme est supposé n’avoir qu’une parole et il sera considéré comme un moins que rien s’il demande sa dulcinée en mariage puis change d’avis (un paquet de fiançailles restaient secrètes un moment, ça évitait de perdre la face publiquement si les tourtereaux changent d’avis). On comprendra et acceptera mieux que ce soit la demoiselle qui brise les fiançailles : c’est elle la plus vulnérable dans cette affaire, et on considérera toujours que si elle a annulé c’est qu’elle avait de bonnes raisons.

De façon générale

En société

  • On salue tout le monde, les hommes par un salut formel (on enlève le chapeau, on s’incline), les femmes par une légère révérence. Ou au moins un salut de la tête quand on a la flemme… Un homme se lève à l’entrée d’une dame dans la pièce, un couple de danseurs se salue au début et à la fin de chaque danse.
  • On s’excuse systématiquement (“Je vous demande pardon”, suivi d’un salut ou d’une révérence) lorsqu’on quitte une conversation ou une pièce. Oublier de le faire serait très impoli.
  • Un homme porte assistance aux dames en permanence (il leur tient la porte, ramasse pour elles leurs mouchoirs, s’assure qu’elles ont du thé, n’ont pas froid, leur tient la main pour traverser un obstacle sans tomber, etc). S’il les laisse se débrouiller seules, il est perçu comme un malotru.
  • On ne parle pas aux inconnus (on est courtois avec tout le monde, mais on n’engage pas la conversation). On ne parle qu’à ceux à qui on a été proprement “introduit”, c’est à dire qu’une tierce personne a servi d’intermédiaire et fait les présentations.
  • On ne rit pas trop fort, on ne glousse pas, on cache éventuellement sa bouche avec sa main ou son éventail pour éviter de trop montrer ses dents. Bref : on se tient !

Tenue vestimentaire

  • Hé ! Ton chapeau ! Hommes ou femmes, on se couvre la tête quand on sort de chez soi. Tout. Le. Temps.
  • On ne montre pas ses chevilles quand on est une dame distinguée. On fait donc attention à ne pas trop retrousser sa jupe quand on monte en voiture, par exemple. Si on a le malheur de tomber et d’en montrer un peu trop, ça peut nous poursuivre très longtemps…
  • Les décolletés peuvent être très pigeonnants (qu’on soit célibataire ou mariée). Ce sont surtout les dames plus âgées qui en montreront de moins en moins et se couvriront plus volontiers la gorge avec un foulard de gaze ou de dentelle.
  • On s’habille pour le dîner, qui est le repas le plus important de la journée. Même au quotidien, pour un repas ordinaire pris en famille, on sort un habit ou une robe du soir, plus chics que ce qu’on a porté dans la journée.

À table

  • Tu ne t’assois pas où tu veux, non, non, non… Le maître et la maîtresse de maison s’asseoient chacun à une extrémité de la table, avec leurs enfants ou leurs invités au milieu. Lors d’un dîner mondain, le maître de maison aura à sa droite la dame avec le plus haut rang, la maîtresse aura l’homme le plus important. Au quotidien, c’est l’aîné(e) des enfants qui est à droite (et si l’un des parents est veuf, l’aîné des enfants comblera le rôle de maître ou maîtresse vacant).

La série de la BBC a bien respecté ça : chez les Bennet, Jane, l’aînée, est forcément assise à droite de son père lors des repas.

Mais Lydia lui prend cette place après son mariage avec Wickham, car en tant que femme mariée elle dispose désormais d’un rang supérieur à sa soeur aînée non mariée.

  • … et tu t’assois dans l’ordre, s’il te plaît ! Lors d’un dîner mondain, quand le majordome annonce que le repas est servi, la maîtresse de maison prend le bras de son invité le plus important pour le guider jusqu’à la table et l’asseoir à sa droite. Il n’y a pas de plan de table (ça viendra plus tard, à l’époque victorienne) : les invités restants s’assoient librement, mais ils vont naturellement respecter l’ordre social, du plus haut rang au plus petit. Les hommes s’asseoient après les dames. Pendant le repas, ils se lèveront chaque fois qu’une dame arrive ou quitte la table.
  • Il n’y a pas de service par les domestiques. Ils sont là pour servir les boissons et pour se tenir à disposition, mais pas pour distribuer les assiettes : les convives se servent eux-même dans les multiples plats présentés tous en même temps. Si on veut manger un plat qui se trouve à l’autre bout de la table, on ne demande pas à son voisin “Passez-moi donc cette alléchante fricassée de lapin que je vois là-bas”, mais on fait signe à un domestique d’apporter ladite fricassée.

Voyez ici, ici et ici pour plus d’infos sur comment se déroulaient les repas à l’époque de Jane Austen

Durant un bal

  • Les personnes de plus haut rang dansent le plus proche de l’orchestre pour mieux entendre la musique. Bah oui. Bande de privilégiés !

Même chose, vous trouverez ici et ici plus de détails sur le déroulement d’un bal.

Pour se déplacer

  • Une femme peut conduire une voiture seule, le plus souvent une voiture légère avec un seul cheval ou des poneys. Les hommes, bien entendu, font ce qu’ils veulent 😉
  • Une femme monte à cheval uniquement en amazone, jamais à califourchon. On prétend que ça agite les pensées coquines de ces dames, que ça les rend stériles… Bref : être à califourchon, c’est une position de bonhomme. Une amazone, la plupart du temps, chevauche au pas et elle est accompagnée d’un homme pour l’aider à monter et descendre, et pour gérer le cheval.

Catherine II de Russie s’est exceptionnellement fait peindre montant à califourchon. Une façon de montrer que c’est elle “l’homme” (d’ailleurs elle est sur un champ de bataille et en uniforme d’officier).

Il faut savoir qu’elle a pris le pouvoir suite à un coup d’état où elle a détrôné son mari…

Badass !


En conclusion

On ne rigole pas avec l’étiquette et la bienséance : trop de faux-pas vous feront perdre des amis tandis que des erreurs graves (comme la fugue de Lydia) peuvent carrément vous mettre au ban de la société. Il y avait de vraies conséquences.

Cela dit, il faut tempérer un peu. N’oublions pas que tout cela constitue l’idéal de société tel qu’il nous a été transmis par les témoignages historiques, mais qu’au quotidien on devait probablement arrondir les angles. Et puis il faut faire une distinction entre sphère publique et privée : dans l’intimité d’un foyer, si on avait des parents pas trop stricts, on pouvait sans doute se comporter de façon plus spontanée.

Et en passant, tout cela ne concerne que les gens “bien nés”, soit ceux de la noblesse et de la gentry ou bien ceux qui ont de l’éducation. Les petites gens (paysans, domestiques, etc) ont forcément moins de manières.

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