Époque victorienne

Des kits victoriens pour tuer des vampires… ?

Me voici de retour après quelques semaines de pause estivale. C’est aussi la fin de mon grand voyage d’un an et demi passé à sillonner les routes du Canada et de l’Alaska (j’en ai parlé ici, notamment) : il y a quelques jours, je me suis réinstallée chez moi à Montréal, où je reprends peu à peu mes petites habitudes, et par la même occasion je reprends mes articles hebdomadaires sur ce blog.

Sans transition… avez-vous déjà entendu parler de ces kits de tueurs de vampires datés du XIXe siècle qui se vendent à prix d’or dans les ventes aux enchères ? Vous connaissez ma passion pour les objets chelous de cette époque, alors parlons-en ! 😉 Mais avant, on va faire un long détour à travers la littérature pour comprendre un peu comment a évolué le personnage du vampire au fil du temps…


L’apparition du vampire dans la littérature du XIXe siècle

L’image du vampire (soit un être surnaturel et démoniaque, généralement mort-vivant, qui attaque les humains pour boire leur sang) est commune à la plupart des cultures dans le monde, sous différentes formes, depuis au moins l’Antiquité. Mais l’image moderne que nous en avons, nous, aujourd’hui, c’est à dire un démon immortel aux canines proéminentes, craignant Dieu, l’ail et la lumière du jour, reposant dans un cercueil et subjuguant ses partenaires grâce à une sorte de pouvoir de fascination/séduction afin les saigner d’un baiser/morsure au cou, nous vient plus directement du XIXe siècle.

Les prémisses au XVIIIe

Dès les années 1720-30 environ, on trouve dans la littérature allemande les racines de ce qui deviendra le roman gothique ou roman d’horreur, avec le thème de la mort mêlée d’amour et/ou d’érotisme, des personnages de morts-vivants relevés de leur tombe pour séduire et tuer en suçant le sang de leurs victimes, et des conflits entre croyances païennes et « vraie » religion chrétienne, les vampires étant des âmes maudites détournées de Dieu.

Quelques exemples :

  • En 1748, Heinrich August Ossenfelder écrit Le vampire, où un homme est rejeté par la pieuse jeune fille dont il est amoureux. Par dépit, il menace de lui rendre des visites nocturnes pour lui donner « le baiser du vampire » et la forcer à tourner le dos à sa foi (et à sa vertu aussi, je suppose).
Illustration de Lénore chevauchant avec son fiancé, par Johann David Schubert (vers 1800)
  • En 1773, Gottfried August Bürger écrit Lénore, où la belle Lénore attend depuis longtemps le retour de son fiancé. Mais la guerre achève, le fiancé ne revient toujours pas, et Lénore, perdant la foi, en fait le reproche à Dieu. Un soir, à minuit, un homme ressemblant à son fiancé se présente enfin et l’emmène sur son cheval vers ce qui doit être leur lit nuptial. Après avoir chevauché toute la nuit, ils arrivent au petit matin au cimetière, où le cavalier se révèle être la Mort en personne, et le « lit nuptial » la tombe ouverte du fiancé mort à la guerre. Lénore va maintenant l’y rejoindre en guise de punition pour s’être emportée contre Dieu.
  • En 1797, Wolfgang Goethe écrit La Fiancée de Corinthe, où un jeune païen est accueilli par la famille de sa promise (chrétienne). Alors qu’il dort dans une chambre, il reçoit la visite nocturne d’une très belle jeune femme, spectrale et glaciale, dont il tombe fou amoureux en pensant qu’elle est sa future fiancée, sauf qu’il s’agit plutôt de sa soeur aînée, destinée à devenir nonne et se dévouer exclusivement à Dieu. Malgré tout, les deux se consument d’amour l’un pour l’autre, jusqu’à ce que le héros découvre que cette soeur est en réalité décédée : devenue morte-vivante, elle a cherché à avoir un époux et à se réchauffer auprès de lui en « aspirant le sang de son coeur ». Elle s’en va en le laissant affaibli et avec des cheveux gris, en lui disant qu’il va mourir de langueur et qu’elle reviendra quand il sera mort pour que leurs deux corps soient brûlés ensemble et qu’ils soient enfin unis, non pas auprès de Dieu qu’elle a renié, mais des anciens dieux païens.

Au fil du XIXe

  • Vers 1797-1801, Samuel Taylor Coleridge écrit Christabel, où l’héroïne Christabel rencontre dans les bois une demoiselle en détresse, Géraldine, et la recueille chez elle. Des évènements surnaturels montrent que cette Géraldine n’est pas tout à fait normale (les chiens grognent devant elle, elle ne peut pas traverser une porte en fer, ne peut pas prier…) et qu’elle exerce une emprise sur Christabel et son entourage. Malheureusement, l’histoire reste inachevée, donc même si Géraldine est présentée comme maléfique et ayant des caractéristiques de vampire, on ne sait pas exactement le fin mot de l’histoire.
  • En 1801, Robert Southey écrit Thalaba le Destructeur, racontant les aventures à travers le Moyent-Orient de Thalaba, un héros en possession d’un anneau magique qui lui confère des pouvoirs. Dans l’une de ses aventures, il tombe amoureux de la belle Oneiza, qui meurt avant qu’ils puissent se marier, et se transforme en vampire pour revenir le hanter. Thaleba finit par reconnaître qu’il ne s’agit pas de sa vraie fiancée et la tue.
Le combat du giaour et du pacha, par Eugène Delacroix (1835)
  • En 1813, Lord Byron écrit Le Giaour, où une jeune femme tente de fuir le harem du pacha turc auquel elle appartient pour retrouver le giaour (un infidèle chrétien) dont elle est amoureuse. Le pacha la punit en la faisant exécuter et jeter son corps à la mer, mais le giaour se venge en tuant le pacha en duel. Après quoi, un des serviteurs du pacha voue le giaour aux enfers en lui lançant la malédiction suivante :

… ton corps sera arraché à sa tombe, et tu seras envoyé sur la terre sous la forme d’un vampire, pour apparaître, spectre horrible, dans ton pays natal, et y sucer le sang de toute la race ; là, à l’heure de minuit, tu viendras boire la vie de ta fille, de ta sœur, de ta femme, en maudissant l’exécrable aliment dont tu es condamné à sustenter ton cadavre vivant et livide ; tes victimes, avant d’expirer, dans le démon qui les tue reconnaîtront leur père, leur frère, leur époux ; elles te maudiront et tu les maudiras, et tu verras les fleurs se flétrir sur leur tige […] Ton propre sang dégouttera de tes dents grinçantes et de tes lèvres convulsives ; alors retourne dans ta tombe lugubre, va rejoindre avec ta rage les goules et les afrits qui reculeront d’horreur à la vue d’un spectre plus maudit qu’eux-mêmes.

  • En 1819, John William Polidori, un ami de Byron (et de Mary Shelley, tout ce petit monde-là écrivait ensemble des histoires pour se faire peur, on en avait parlé ici), écrit Le Vampyre. Le jeune gentleman Aubrey fait la connaissance de Lord Ruthlen lors d’une soirée mondaine à Londres, et accepte de l’accompagner pour un voyage à travers l’Europe, où Ruthlen a la manie de séduire toutes les filles qui passent. En Grèce, Aubrey tombe amoureux de Ianthe, mais celle-ci est retrouvée morte peu après, la gorge tranchée, sans que Aubrey fasse le lien avec la présence de Ruthlen dans les environs. Plus tard, attaqué par des bandits, Ruthlen meurt après avoir fait jurer à Aubrey de ne pas révéler sa mort avant au moins un an et un jour. De fait, quand Aubrey rentre à Londres, il y retrouve… Ruthlen ! Tout à fait vivant et très occupé à séduire la soeur d’Aubrey en lui promettant le mariage. Ayant enfin compris qu’il a affaire à un vampire, mais lié par son serment qui l’empêche de révéler quoi que ce soit avant que un an et un jour ne se soient écoulés, Aubrey sombre dans la folie et finit par mourir à son tour sans réussir à prévenir sa soeur du danger. Le jour du mariage, on retrouve cette dernière vidée de son sang, et Ruthlen disparu.
  • En 1847, un penny dreadful intitulé Varney le vampire rencontre un beau succès populaire (je vous renvoie ici pour savoir ce que c’est qu’un penny dreadful). Au fil des épisodes, le vampire Sir Francis Varney terrorise constamment la même famille, les Bannerworth. Il possède deux canines proéminentes et une force surhumaine, il meurt et ressuscite plusieurs fois, peut transformer une autre personne en vampire, etc. Néanmoins, il ne craint ni l’ail, ni les crucifix, ni le soleil, et il est aussi présenté comme un vampire plutôt sympathique, qui déteste sa condition.
  • En 1852, Dion Boucicault écrit la pièce de théâtre Le fantôme (auparavant intitulée Le vampire). Au premier acte, Lucy est sans nouvelles de son amoureux Roland, parti s’aventurer près du vieux château Raby, réputé hanté par un démon. Elle demande l’aide d’un groupe de villageois qui se mettent en marche vers le château, où ils sont accueillis par Alan Raby, propriétaire des lieux se présentant comme une sorte d’ermite puritain. Lorsque les villageois découvrent que Roland est mort et que Lucy vient d’être tuée dans sa chambre, ils tuent Alan Raby, mais obéissent à ses dernières volontés en laissant son corps exposé à la lumière de la pleine lune… ce qui lui permet de ressusciter, une fois les villageois partis. Au second acte, plus loin dans le futur, Alan Raby cherche à marier Ada (sa fille, je suppose ?) et invite les prétendants à se présenter au château pour qu’elle fasse son choix. Deux villageois révèlent alors qu’Ada est morte par le passé mais a été ramenée à la vie par une mystérieuse créature, et que, depuis, elle n’est plus tout à fait la même. On découvre aussi qu’Alan Raby a vécu bien plus longtemps qu’une personne normale, sous différentes identités. Un villageois le provoque alors en duel et le tue, mais, cette fois, son corps est jeté dans les abysses pour qu’il ne puisse plus jamais être éclairé par la lune et ressusciter.
Illustration de Laura et Carmilla, par Michael Fitzgerald (1872)
  • En 1872, Sheridan Le Fanu écrit Carmilla. La jeune Laura vit une vie solitaire avec son père dans un vieux manoir autrichien, jusqu’à ce qu’elle rencontre et héberge une compagne de son âge, Carmilla. Les deux filles s’entendent à merveille et développent même une relation amoureuse, tandis que des femmes des environs commencent à mourir d’une mystérieuse maladie. Carmilla ne prie pas, dort pendant la journée, semble être somnambule la nuit, tandis que Laura fait des rêves effrayants, s’affaiblit peu à peu et porte une marque au cou comme si elle avait été mordue. Finalement, on découvre que Carmilla est une vampire vieille de plusieurs siècles : elle est traquée jusque dans la tombe où elle repose le jour, et où on lui enfonce un pieu dans le coeur pour la tuer définitivement.

PENDANT CE TEMPS, les auteurs français ne sont pas en reste côté vampires, avec par exemple La morte amoureuse de Théophile Gauthier (1836), ou bien les trois romans de Paul Féval, La vampire (1856), Le Chevalier Ténèbre (1860) et La ville-vampire (1875).

Fin du XIXe : l’arrivée de l’incontournable Dracula

Au fil de ces histoires, les bases du vampire que nous connaissons se précisent : influence du soleil ou de la lune, répulsion envers les objets religieux, pieu dans le coeur ou tête décapitée, cercueil de repos, immortalité, séduction/érotisme et subjugation/enchantement, morsure, transformation d’une victime en un nouveau vampire…

En 1897, Bram Stoker s’inspire de tout ça pour écrire son célébrissime Dracula. Il s’inspire également lourdement du travail d’Emily Gerard, une autrice écossaise mariée à un officier polonais, qui a vécu plusieurs années en Europe de l’Est et qui a publié des ouvrages décrivant les superstitions et le folkore transylvanien. En plus des autres caractéristiques « habituelles », Stoker fait donc de son personnage donc un comte roumain vivant dans un château des Balkans, capable de ramper sur les murs et de se transformer en chauve-souris, craignant l’ail et ne pouvant se déplacer dans le monde qu’à condition d’emporter avec lui la terre de son pays.

Le succès du roman sera tel que ce sera la naissance d’une icône, d’un mythe, celui non pas d’un vampire parmi d’autres, mais du seul et unique Dracula.


Des kits pour se défendre contre les vampires

Avec tout ça…

On pourrait se dire que dans l’Angleterre victorienne (ou au moins à la toute fin du XIXe), le personnage du vampire était devenu si populaire, si présent dans les fictions, que par conséquent il devait bien se trouver quelques crédules pour imaginer qu’une telle créature existe réellement et pour développer des superstitions à son sujet.

La preuve, c’est on trouve, aujourd’hui, des kits datant du XIXe siècle qui contiennent toutes les armes classiques pour combattre les vampires, comme par exemple :

  • des crucifix
  • des pieux en bois et un maillet
  • une Bible, des rosaires, des médailles ou des images pieuses pour dire des prières
  • des pistolets (probablement pour tirer les fameuses balles en argent, mais je n’ai malheureusement pas l’info)
  • des flasques et autres fioles pour y mettre par exemple de l’eau bénite, de l’opium ou du chloroforme pour neutraliser temporairement le vampire, ou pourquoi pas de l’essence ou de l’alcool comme accélérateur de feu si on veut le faire brûler
  • des miroirs (pour… vérifier si la personne est bien un vampire et n’a pas de reflet ?)
  • des poignards ou couteaux (pour… découper le coeur ou la tête ?)
  • des cierges et autres chandeliers
  • … et on imagine aussi qu’il devait y avoir des hosties ou des colliers d’ail

On trouve ce genre de kits sur Etsy ou dans des salles de ventes aux enchères tout à fait respectables. Rien que cette année, en juin 2022, au Royaume-Uni, un de ces kits – estimé au départ à 3.000$ – s’est finalement vendu pour 15.500$ !

Sauf que…

Tout ceci n’est qu’une vaste blague.

Ces kits datant soi-disant de l’époque victorienne sont des canulars. Certains sont des copies contemporaines, grossières et franchement cheap, tandis que d’autres sont beaucoup mieux réalisés à partir d’un assortiment d’objets divers qui, eux, datent bel et bien de la fin du XIXe siècle, d’où la possible confusion.

En revanche, il est faux de prétendre que ces kits existaient au XIXe et que les Victoriens les utilisaient vraiment par crainte des vampires. Non seulement aucune preuve historique ne va en ce sens, mais en plus on sait que plusieurs de ces kits sont apparus à partir des années 1930, et qu’ils étaient vendus à ce moment-là comme des curiosités et des objets décoratifs.

Mortsafe pour protéger les cercueils des vols de cadavres

DANS LE MÊME ORDRE D’IDÉES, vous avez peut-être vu quelque part (surtout en Écosse) ces tombes recouvertes de solides grilles donnant l’impression qu’on voudrait empêcher le cadavre de se relever et de venir embêter les vivants.

Là aussi, on pourrait penser que les gens du XIXe redoutaient de voir leurs morts se relever de leur tombe sous la forme de vampires, mais non. Ces grilles sont destinées à protéger les défunts pour empêcher que des mal intentionnés les déterre, pas pour les empêcher, eux, de sortir de terre tout seuls. Je vous renvoie ici pour tout comprendre.


En conclusion

Ces kits restent de très jolis objets qui ravissent les passionnés de vampires, les gothiques, collectionneurs et autres curieux.

Aujourd’hui tout autant que dans les années 1930, c’est donc un joli petit business que de fabriquer et vendre ces kits, car il y a un public pour ça. Et c’est très cool ! Simplement, il ne faut pas essayer de les faire passer pour d’authentiques objets du XIXe, c’est tout… 😉 Les gens de l’époque victorienne étaient en effet familiers avec ces vampires séducteurs et immortels qu’on ne peut éradiquer que d’un coup de pieu dans le coeur, mais uniquement dans les romans…

SOURCES :
Wikipedia - Vampire (In modern culture)
Wikipédia - Vampire (Histoire du vampire, période contemporaine)
Britannica - Vampire (History)
Wikipedia - Vampire literature
The Incredible Vampire Hunting Kit From The 1800’s
The Professor Blomberg Vampire Killing Kit: the true origin of the myth
Vampire killing essentials
Mysterious 19th century vampire slaying kit sells for $15K at auction
Vampire-Slaying Kit From 1800s Goes to Auction
6 Reasons Why You Shouldn’t Buy an ‘Antique’ Vampire Killing Kit
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