Tout le XIXe siècle

Spermaceti : des bougies à base de… sperme de baleine ?

Ah là là, désolée pour ce titre un peu putaclic, mais je ne pouvais pas passer à côté de cette mauvaise traduction et de la confusion qui va avec… On va donc tout de suite corriger ça et parler de ce qu’est vraiment le spermaceti, utilisé au XIXe pour faire des bougies.


C’est quoi, le spermaceti ?…

… avec un nom pareil ?

Non, ce n’est pas du sperme, mais oui, ça vient bien des baleines, et plus précisément des cachalots.

Depuis le XVIIIe siècle, on les chassait intensivement (pensons tout de suite au célèbre Moby Dick) pour exploiter leur graisse, leur ambre gris, leur ivoire… et leur spermaceti. C’est la raison pour laquelle « cachalot » se dit en anglais sperm whale, c’est à dire « baleine à spermaceti ».

Le spermaceti est une substance blanche et crémeuse, composée de cires et d’acides gras, qu’on trouve dans la tête des cachalots. Vu sa couleur et sa consistance, on a d’abord cru qu’il s’agissait de sperme, d’où ce nom tiré du latin « sperma » (graine, semence) et du « cetus » (baleine). Ce n’est bien sûr pas du tout le cas, par contre on ne sait pas encore avec certitude quel est son rôle exact dans l’anatomie du cachalot : certaines théories supposent qu’il aide à la flottabilité de l’animal, à moins que ce ne soit pour l’écholocation, pour absorber les chocs des combats entre mâles, ou encore pour supporter la pression de l’eau dans les grandes profondeurs où les cachalots sont capables de descendre. De futures études scientifiques nous diront un jour ce qu’il en est vraiment.

C’est une huile de baleine, alors ?

Voilà une autre confusion possible, étant donné qu’on peut facilement mélanger chasse au cachalot et chasse aux baleines, qui se ressemblent beaucoup.

Bien que cette pratique se soit intensifiée et industrialisée au XIXe siècle, en réalité on chasse des baleines depuis au moins le Xe (et peut-être même depuis la Préhistoire, selon de récentes découvertes). Le but est d’exploiter la couche de graisse dont elles sont entourées, que l’on transforme en huile pour des lampes et lampadaires, des savons, des cosmétiques, des lubrifiants, des imperméabilisants pour le bois, ou encore de quoi huiler la laine pour la peigner avant de la filer.

Le spermaceti – qui n’est pas de la graisse, mais bien une matière spéciale contenue dans la tête du cachalot – ne doit donc pas être confondu avec l’huile de baleine, même si les utilisations sont similaires. La graisse du cachalot était d’ailleurs elle aussi récupérée lors de la capture d’un animal, mais c’est son spermaceti qui le rendait aussi convoité.

Gravure montrant l’extraction du spermaceti, par Georges Pouchet (1889). Après avoir tué l’animal dans l’eau, sa tête est coupée et remontée sur le pont du bateau à l’aide d’une grue, puis ouverte et vidée par seaux. La grosse masse grise à gauche, c’est le melon (l’autre organe de la tête du cachalot), qu’ils ont mis de côté pour avoir la place de travailler sur le spermaceti. Les deux pieds dedans, littéralement !

Un usage varié

Le cachalot est un animal énorme qui pèse jusqu’à 55 tonnes, et dans la tête d’un seul d’entre eux on peut trouver jusqu’à 1.900 litres de spermaceti ! Il y avait de quoi faire et les humains n’ont pas manqué d’idées…

Après traitement et raffinage du spermaceti brut, on obtenait deux sous-produits : de l’huile liquide et des cristaux de cire solides. On les utilisait dans :

  • la fabrication de bougies
  • les cosmétiques
  • comme excipient pour des médicaments
  • dans le tannage et l’entretien du cuir
  • dans l’éclairage public (ex : lampadaires, phares)
  • en lubrifiant pour des machines industrielles et textiles (ex : filatures de coton)

À PROPOS D’HUILE : l’une des étapes du raffinage consistait à faire geler le spermaceti dehors en profitant du froid de l’hiver, puis à le presser pour séparer les matières congelées de celles qui ne gelaient pas. C’est ainsi qu’on obtenait l’huile de spermaceti, qui avait la propriété très intéressante de rester liquide même à basse température (très utile quand on veut alimenter la lampe d’un phare ou lubrifier de la machinerie industrielle par tous les temps et en toutes saisons).

Raffinerie de spermaceti (1902). En haut, l’étape de la presse pour extraire l’huile, et en bas le remplissage de bouteilles avec ladite huile.

Des bougies à base de spermaceti

Rappelons qu’avant le pétrole et l’électricité, ce n’était vraiment pas simple de s’éclairer : les bougies de cire d’abeille coûtaient cher, les chandelles de suif faisaient de la fumée noire et sentaient le graillon, et les simples joncs se consumaient beaucoup trop vite (j’en avais parlé ici).

En comparaison, le spermaceti donnait des bougies bien blanches, sans odeur, qui se consumaient proprement et fournissaient une lumière vive. De plus, alors que l’huile de spermaceti reste liquide à basse température, sa cire, au contraire, ne fond pas si facilement, ce qui fait que non seulement les bougies duraient plus longtemps, mais elles ne s’affaissaient pas sous l’effet de la chaleur ambiante (ce genre de détail m’a fait penser à la « chandelle pour faire la cour », ici, qui montrait déjà que les chandelles un peu trop molles étaient un problème auquel on cherchait des solutions).

Les bougies de spermaceti étaient la meilleure qualité possible qu’on pouvait trouver au XVIIIe et XIXe. Rien d’étonnant, donc, à ce que la demande augmente drastiquement, et c’est ainsi que la chasse au cachalot industrielle a démarré, d’abord en Amérique du Nord dans les années 1740, puis au large de l’Europe et de l’Afrique de l’Ouest, en Amérique du Sud, mais aussi dans le Pacifique du côté de l’Asie et de l’Australie (partout, en fait, car le malheur des cachalots, c’est justement qu’ils vivent dans tous les océans du globe…).

Des bougies de spermaceti venant de Nouvelle-Zélande, du Royaume-Uni, du Massachusetts.

En conclusion

J’ai vu récemment un article de blog pas si vieux expliquant qu’on trouvait du sperme de baleine dans les cosmétiques des années 1970… Hum… Il faudrait se renseigner un peu avant de colporter de mauvaises traductions, histoire de ne pas entretenir la confusion.

Cela dit, c’est vrai qu’on a utilisé du spermaceti dans les cosmétiques jusque dans les années 1970, alors que côté bougies ça semble s’être arrêté un peu plus tôt. Il faut dire que d’autres produits se développaient en parallèle et lui faisaient concurrence, comme par exemple la paraffine et la vaseline issues de la pétrochimie, des bougies en cire de coco ou de palme, ou tout simplement les usages qui changent avec l’arrivée des lampes à pétrole et de l’électricité. L’exploitation du spermaceti a baissé dans la deuxième moitié du XIXe, sans pour autant cesser complètement, jusqu’à ce qu’on réalise que cette chasse intensive pendant deux siècles était en passe de faire disparaître l’espèce toute entière. Le cachalot est donc un animal protégé depuis 1982, et aujourd’hui vous ne trouverez plus de spermaceti nulle part.

Je ne sais pas si je reparlerai un jour en détail de la chasse au cachalot au XIXe, alors, pour finir, je vous laisse sur cette vidéo qui en fait un bon résumé (les sous-titres sont en français) :

SOURCES :
Wikipédia - Spermaceti
Wikipédia - Chasse au cachalot
Wikipédia - Chasse à la baleine
Wikipédia - Huile de baleine
Spermaceti, qu'est-ce que c'est ?
Spermaceti wax, a glance
Sperm whale candles: 1860s
Antiquers - The Whitehall Sperm Candle!!! 19th Century
The history of the sperm candle - chaster than you think!
YouTube - Beeswax & Spermaceti Candles | Testing 18th Century Candles
guest
2 Commentaires
Inline Feedbacks
View all comments