Noël austenien (4) : Snapdragon, ou comment jouer avec le feu


Époque Régence / samedi, décembre 21st, 2019

Un de mes collègues de travail nous a fait découvrir pas plus tard qu’hier une petite tradition anglaise qui se pratique dans sa famille à Noël ou au Nouvel An : le jeu du Snapdragon.

Lui est québécois anglophone, mais sa grand-mère est britannique et c’est pourquoi il y joue chaque année depuis qu’il est tout gamin. Il n’est visiblement pas le seul, car en Angleterre le Snapdragon remonte à aussi loin que… le XVIème siècle !

Ça tombe vraiment bien : voilà une transition toute trouvée entre l’article précédent qui parlait de jeux de groupe (ici), et l’article suivant qui parle de ce qu’on mangeait pendant les fêtes (ici)…


Snip ! Snap ! Dragon !

Here he comes with flaming bowl, don’t he mean to take his toll,
Snip! Snap! Dragon!
Take care you don’t take too much, be not greedy in your clutch,
Snip! Snap! Dragon!
With his blue and lapping tongue, many of you will be stung,
Snip! Snap! Dragon!
For he snaps at all that comes, snatching at his feast of plums,
Snip! Snap! Dragon!

Le voilà qui apparaît dans le bol enflammé, bien décidé à prélever son dû
Attention à ne pas en prendre trop, ne soyez pas si gourmand
Avec sa langue de feu bleue qui vous lèche, nombreux sont ceux qui se feront pincer
Car il mord tout ce qui passe, il vous attrape par dessus son festin de raisins
Snip ! Snap ! Voilà le dragon !

Dragon jouant au jeu de Snapdragon (illustration de 1879, issue du livre "Book of Days")
Dragon jouant à Snapdragon (illustration de 1879, issue du livre Book of Days)

Imaginez un grand bol dans lequel se trouvent quantité de friandises. Par dessus ce trésor, un dragon veille jalousement, et il envoie un coup de langue enflammée à tous ceux qui osent tendre la main pour s’emparer des sucreries. C’est ce que raconte cette comptine, que les Anglais chantaient lorsqu’ils jouaient à Snapdragon.

Le principe du jeu est tout simple :

  • Faites mariner une grosse poignée de raisins secs dans du brandy pendant toute une journée (ça peut aussi être des pruneaux, des figues ou autres petits fruits secs)
  • Disposez sur la table un grand plat (de type « plat à gratin » plutôt que compotier, car on a besoin d’un fond plat)
  • Versez dedans les raisins secs et répartissez-les bien un peu partout
  • Recouvrez le tout d’un bon demi-verre de brandy, afin que les raisins soient bien noyés dans l’alcool
  • Mettez le feu… 😉

Vous voilà avec un trésor sucré couvert de flammes bleues. Et maintenant… débrouillez-vous pour attraper les raisins secs sans vous brûler les doigts !

Enfants jouant au jeu de Snapdragon. Illustration tirée du livre "Holly leaves" (1887)
Illustration tirée du livre Holly leaves (1887). La plus âgée réalimente le jeu en ajoutant d’autres raisins dans le plat enflammé, le garçon de gauche se lance avec un air extraordinairement serein (c’est louche !), tandis que le petit, au fond, semble grimacer de s’être fait brûler les doigts…

PRÉCISION : Habituellement, on joue à ce jeu pendant le temps des fêtes (autrement dit à Noël, au Nouvel An ou encore pendant la Nuit des Rois). Cela dit, certains y jouent également à l’occasion d’Halloween.


Démonstration

Nous voici dans la cuisine du bureau où je travaille, en compagnie de la demi-douzaine de collègues curieux qui ont voulu participer.

On prépare le plat, les raisins secs marinés, le brandy et l’allume-feu (excusez les dessous de plat de chez Ikea, c’est pas très sexy, je sais… 😉 )
On verse les raisins et le brandy, on allume le feu…
… et surtout, ON ÉTEINT LA LUMIÈRE ! C’est quand même pas mal plus joli et excitant comme ça !

Et c’est parti !

Au début, les flammes sont trop fortes et il n’y a pas beaucoup de courageux pour se lancer… La stratégie générale consiste plutôt à picorer les raisins qui se trouvent sur les côtés du plat, pour éviter de mettre les mains en plein milieu des flammes. Logique, me direz-vous ! Sauf que, comme ils sont enrobés de brandy, les raisins continuent de brûler même une fois sortis du plat, alors par réflexe, on les laisse aussitôt échapper (et c’est ainsi qu’un certain nombre a fini par terre… 😉 ).

Mais au bout de quelques minutes, les flammes baissent, on commence à piger le truc et on s’enhardit… En réalité, les raisins ne sont pas bouillants, ils ne font que brûler sur l’extérieur, mais ils ne sont pas si chauds quand les prend en main et il suffit de souffler dessus pour éteindre les flammes avant de les déguster (ça n’a pas empêcher quelques uns d’entre nous de laisser échapper des cris en se brûlant un peu quand même 😉 ).

À la longue, le niveau d’alcool dans le plat baisse, les flammes aussi, et les derniers raisins sont nettement plus faciles à attraper. Ils ont aussi un petit goût grillé et caramélisé, car ils sont restés longtemps dans les flammes !

Je n’ai malheureusement pas filmé la scène (j’étais trop occupée à essayer de piquer des raisins sans me cramer les pattes), mais j’en ai trouvé une sur YouTube :


En conclusion

En découvrant le Snapdragon, un réflexe bien naturel serait de se dire :

Mais ils jouaient à foutre le feu à la maison, les gens, ou quoi ?

Illustration de Gabriel Nicolet (1889) montrant une famille jouant à Snapdragon
Illustration de Gabriel Nicolet (1889)

C’est vrai que quand on voit ces illustrations du XIXème, qui montrent des flambées autrement plus impressionnantes que celle que nous avons faite dans la cuisine du bureau, il y a de quoi se poser des questions !

En réalité, les gens de l’époque manipulaient des flammes nues au quotidien (j’ai parlé des feux de foyer ici , des éclairages à la chandelle ici et des moyens d’allumer ou transférer une flamme ici), alors je ne pense pas qu’un peu de brandy devait leur faire très peur. Pas tellement plus que nos gâteaux d’anniversaire avec bougies et petits feux d’artifice. Ce qui courait le plus de risques, c’était peut-être le galon de dentelle au poignet de maman, la mèche de cheveux de la petite cousine qui s’est trop penchée, ou les poils du dos de la main de papa. Et encore ! À moins d’être vraiment très maladroit, on ne se brûle vraiment pas tant.

Reste que les flammes bleues du Snapdragon devaient hypnotiser les petits et bien faire rire les grands, et quand on voit ces grandes familles réunies autour d’une même table, on se dit que Noël, c’est vraiment ça… 🙂

Illustration de Charles Keen (1858) montrant une famille jouant à Snapdragon
Illustration de Charles Keen (1858)

SOURCES :
Jane Austen : Snapdragon
Romancing the past : Christmas Snap-dragon
Wikipedia : Snap-dragon (game)

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