Les jeunes hommes célibataires au temps de Jane Austen


_Époque georgienne, _Régence / samedi, octobre 6th, 2018

Dans les romans de Jane Austen, le point de vue est toujours celui de jeunes filles dans la petite vingtaine qui cherchent à se marier.

L’auteure nous parle de leurs premiers émois amoureux tout autant que de la condition féminine et du risque qu’il y a pour elles à ne pas trouver d’époux. Rester vieille fille, c’est être condamnée à vivre aux dépens de ses proches, à la merci de leur bon vouloir ou d’un coup du sort : le frère qui finit par te mettre à la porte, ou qui te coupe les vivres, le vieux père qui meurt en te laissant sans protecteur, le fantôme de la déchéance sociale qui te guette et le regard désapprobateur des femmes mariées qui te tolèrent ou abusent de toi tout en te méprisant… Pour une jeune femme, ne pas se marier, c’est la promesse d’une vie modeste, sinon misérable.

On pourrait donc croire qu’à cette époque, naître avec un pénis était l’assurance d’être tranquille. Pourtant, ce n’est pas si simple : les jeunes hommes célibataires avaient aussi leurs difficultés !


Les cadets

La loi étant ce qu’elle était en ce temps-là, seul le premier fils de la famille était réellement à l’abri. C’est lui qui héritait du père et c’est aussi lui qui bénéficiait des héritages indirects en provenance d’un oncle ou d’un cousin, par exemple. Il y a quelques exceptions montrant que des filles ont parfois hérité elles aussi, mais seulement en l’absence d’un héritier mâle (c’est ce qui a permis de mettre Elizabeth I ou Victoria sur le trône, pareil pour l’actuelle Elizabeth II). En règle générale, c’était le premier garçon qui recevait tout.

Le patrimoine familial n’étant pas fait pour être partagé, il ne restait rien pour les fils cadets. Si l’aîné mourrait, ils pouvaient hériter à leur tour, mais si ça ne se produisait pas la fortune de la famille leur passait littéralement sous le nez et ils en étaient réduits à devoir se faire eux-même une place dans le monde.

Travailler pour vivre 

En dehors des petits chanceux qui sont nés seul fils ou fils aîné dans un milieu très riche (comme Darcy ou Bingley) et qui ont assez de revenus pour vivre en rentiers oisifs, la plupart des jeunes hommes de la gentry travaillent donc pour gagner leur croûte.

Comme on ne s’abaisse pas à un métier trop rudimentaire lorsqu’on est un jeune homme éduqué, les options de carrières professionnelles honorables ne sont pas légion : avocat, notaire, officier militaire, pasteur… Ils étaient ce que, de nos jours, nous considérons comme des “notables”.

Après, tout est relatif… Par exemple, les grades d’officiers dans l’armée s’achètent à prix d’or et offrent par la suite une pension et des privilèges sans qu’on ait besoin de vraiment faire la guerre (c’est le cas du colonel Fitzwilliam, fils de comte qui a été propulsé colonel sans avoir besoin de gravir les échelons et qui n’a pas l’air de travailler beaucoup). Les plus nantis devaient sans doute s’arranger pour en faire le moins possible. Néanmoins, la plupart de ces jeunes hommes avaient un métier qui leur rapportait un revenu.

NOTE : concernant le statut de pasteur, il n’a rien à voir avec une vocation religieuse profonde, telle qu’on la voit chez les prêtres catholiques. La religion est considérée comme un métier comme les autres, pas besoin de ressentir un appel au sacerdoce pour ça.

Se marier tard

Traditionnellement, on se marie entre 18 et 25 ans. Lorsqu’une demoiselle fête les Catherinettes (c’est à dire qu’elle est toujours célibataire après 25 ans), elle est considérée comme devenant trop vieille et perdant de plus en plus ses chances de se marier à mesure qu’elle avance en âge. On veut épouser une jeunette apte à faire rapidement des enfants, pas une célibataire de 30 ou 35 ans considérée comme “moins fraîche”.

Pour les hommes, en revanche, le mariage ne dépend pas de l’âge mais de la capacité à subvenir aux besoins de son épouse et de leurs enfants à venir. Autrement dit, un gentleman se marie seulement lorsqu’il a les moyens financiers de le faire, qu’il ait 20, 30 ou 40 ans.

Dans Orgueil et préjugés, le colonel Fitzwilliam a 30 ans et il trouve difficilement à se marier car il est le troisième fils et ne va hériter de rien. Sa haute naissance lui dicterait de trouver une fiancée digne de son rang, mais il n’est pas le meilleur parti qu’on puisse souhaiter.

Dans Persuasion, Frederick Wentworth devra attendre d’avoir 31 ans pour épouser Anne Elliott, après avoir passé huit ans à se constituer un petit pactole en tant que capitaine de la Marine. Avant ça, il est considéré comme pas assez riche pour se marier.

Dans Northanger Abbey, Henry Tilney a une vingtaine d’années mais pas un sou : son frère aîné héritera du domaine familial, lui doit se contenter d’être pasteur. Jane Austen nous explique que s’il épouse tout de même Catherine Morland, c’est contre l’avis de son père et de la société toute entière.

Dans Raison et sentiment, le colonel Brandon est aussi un fils cadet de 36 ans qui ne peut songer à se marier convenablement qu’après le décès de son frère aîné, ce qui lui a fait hériter à son tour du domaine familial.

Enfin, ceux qui connaissent un peu l’histoire personnelle de Jane Austen savent que sa soeur, Cassandra, a été fiancée pendant trois ans à un certain Thomas Fowle. Là encore, comme ce dernier n’était pas assez fortuné pour l’épouser tout de suite, les fiançailles se sont prolongées le temps qu’il mette des sous de côté. Malheureusement, le mariage n’aura jamais lieu, car le jeune fiancé décède de la fièvre jaune lors d’une expédition militaire dans les Caraïbes.

La fugue

Parfois traduite par “enlèvement”, il s’agit, pour deux amoureux qui souhaitent se marier contre l’avis de leurs familles, de s’enfuir ensemble et se marier tout de même dans un endroit qui le leur permet.

C’était possible en Écosse, dans la ville de Gretna Green, où la législation était plus souple. Gretna était d’ailleurs réputée pour ça (un peu comme nos mariages express à Las Vegas aujourd’hui) : les amoureux pouvaient s’y marier légalement dès 16 ans, en présence de deux témoins, sans que soient nécessaires le consentement parental ni les trois semaines obligatoires de fiançailles. Comme le mariage était tout à fait légal, la famille, une fois mise devant le fait accompli, n’avait plus qu’à s’en accommoder comme elle pouvait.

Pour un jeune homme motivé, Gretna Green était donc une solution pour épouser sa bien-aimée en dépit de circonstances peu favorables. Cela dit, ça n’amenait pas pour autant la fortune : il fallait tout de même trouver un moyen de gagner sa vie pour pouvoir vivre à deux, et assez rapidement à trois, quatre ou cinq, puisque sans contraception les enfants arrivaient vite.

C’est à Gretna que Lydia Bennet pensait se rendre avec Wickham, dans l’idée naïve de faire un mariage romantique guidé par la passion amoureuse, sans réaliser que celui-ci l’emmenait plutôt à Londres et ne faisait que coucher avec elle sans la moindre intention de l’épouser.

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