Tout le XIXe siècle

Petite histoire des clubs privés pour gentlemans

Il y a quelques jours, je me suis forcée et j’ai fini par regarder la série Bridgerton. Sans surprise, j’ai détesté (désolée ! 😉 ) et je n’ai pas pu m’empêcher de noter plusieurs anachronismes plus ou moins agaçants.

En voyant une scène se déroulant dans un club pour gentlemans (le genre d’endroit où ces messieurs prennent un cigare entre eux pour discuter affaires, qu’on voit beaucoup à l’époque victorienne et édouardienne), je me suis demandée si ils existaient déjà en 1813, date supposée de la série.

Réponse ? Oui, ça existait déjà. Ça commençait même à bien se développer.


C’est quoi, un club de gentlemans ?

C’est un établissement privé où se rassemblent des hommes ayant des affinités communes (mêmes opinions politiques, mêmes centres d’intérêt ou loisirs, même statut social…). Ils viennent se détendre, discuter, jouer aux cartes et jeux d’argent, boire un verre ou dîner, et faire des affaires ensemble. Les femmes sont exclues, qu’elles soient épouses ou maîtresses. C’est un monde uniquement masculin.

Cela répond à un besoin particulier de la part des gentlemans, qui ressentent le besoin de se retrouver entre copains, mais ne peuvent pas faire ça chez eux. La maison, c’est le domaine réservé de Madame (c’est bien pour ça que les femmes tenaient salon chez elles quand elles aussi voulaient socialiser) et si jamais Monsieur veut recevoir des amis, ça sera plutôt sous la forme de dîners mondains en couples. S’enfermer dans le bureau ou la bibliothèque pour passer du temps juste entre gars, ça ne se fait pas.

Ces gentlemans doivent donc trouver un endroit en dehors de leur domicile, de préférence pas une taverne, où l’alcool met une certaine ambiance et où on ne peut pas discuter au calme, ni de façon confidentielle.


D’abord, on se retrouve au café

Le café est devenu une boisson populaire en Angleterre à partir des années 1650, ce qui fait qu’au XVIIe et XVIIIe des « maisons de café » commencent à ouvrir un peu partout. On y sert du café, mais aussi du thé, du chocolat chaud et des petites choses à manger.

Les hommes se rendent dans une « maison de café » pour y voir leurs amis, apprendre les nouvelles du jour, discuter de politique ou d’actualité, négocier et faire des affaires ensemble. Le fait qu’on ne serve pas d’alcool fait que l’ambiance est plus calme et qu’on peut discuter de choses sérieuses. C’est le lieu de rassemblement privilégié des intellectuels et des partisans politiques.

C’est aussi un endroit à tendance socialiste, car les différences sociales sont en quelque sorte ignorées : à partir du moment où tu peux te payer un café, tu peux t’asseoir, personne ne te demandera de laisser ta place à un homme plus haut placé que toi, et tu pourras peut-être même discuter avec lui parce qu’on considère que le rang social ne doit pas être un frein à l’échange des idées. On se parle d’homme à homme, on se comporte décemment, on ne jure pas, on ne s’en prend pas à son voisin, et on ne joue pas non plus aux jeux de hasard et d’argent. En tout cas, c’est la théorie, car j’imagine que la réalité ne devait pas être toujours si simple.

Pour nos gentlemans, le café ne répond que partiellement à leurs besoins. Oui, c’est plus tranquille pour discuter, mais ça reste public et ouvert à tout le monde, alors que les aristocrates n’aiment pas beaucoup se mélanger au peuple. Ils vont donc rechercher un lieux plus cozy, plus intime, plus proche de ce qu’ils pourraient trouver chez eux, et dans lequel ils pourront se réunir « entre soi ».


Ensuite, on se retrouve au club

En 1693, dans les beaux quartiers de l’ouest de Londres, est fondé Mrs. White’s Chocolate House, qui est à l’origine un café ouvert à tous (ou plutôt une « maison de chocolat », mais c’est la même chose qu’un café ou un salon de thé). Vingt ans plus tard, les choses ont bien changé : l’accès se fait par tickets, vendus à la sortie des théâtres où se rend la classe supérieure, puis sur adhésion exclusive. Ce café-qui-n’en-est-plus-vraiment-un n’est fréquenté que par l’élite et personne n’ignore que l’endroit sert surtout de salle de jeu illégale.

En 1762, deux membres du White’s s’en font virer et décident de fonder leur propre établissement, le Brooks’s, qui composé au début de 88 aristocrates. En 1764, rebelote : des membres du Brooks’s s’en vont pour fonder un troisième club, le Boodle’s.

Un club de gentlemans, par Joseph Highmore (vers 1730)
Intérieur du Boodle’s Club (artiste inconnu, début XIXe)

Ça y est, les bases des clubs privés exclusifs sont posées. Elles n’ont plus rien à voir avec ce qu’étaient les cafés : on vient manger, boire et jouer, et se détendre entre amis, loin des épouses, de la famille, des contraintes sociales.

De la fin du XVIIIe jusqu’à l’époque édouardienne, de nombreux clubs de ce genre verront le jour, d’abord à Londres (et souvent dans le même quartier chic, celui de St-James près de l’abbaye Westminster, au point que cet endroit prendra le surnom de clubland), avant de s’étendre ailleurs : dans les colonies britanniques, en France, dans les grandes villes européennes et en Amérique du Nord.

Ces clubs se composent de quelques dizaines à quelques centaines d’inscrits, selon leur degré d’exclusivité, et appartiennent soit à des propriétaires, soit aux membres eux-mêmes constitués en associations.

CLUB… OU TRÈFLE ? L’origine du mot club est super intéressante. En anglais, ça signifie « bâton », mais ça désigne aussi le trèfle d’une carte à jouer (car les symboles coeur/carreau/trèfle/pique n’ont pas toujours été un standard, et dans d’autres pays le symbole qui correspondait au trèfle était plutôt… un bâton).

Or, quand les gentlemans ont commencé leurs cercles sociaux privés, c’était souvent autour d’une table de jeu de cartes. Et comme le trèfle représente un regroupement, avec ses trois petites feuilles attachées entre elles, il y a eu un glissement sémantique et le mot club s’est mis à désigner, dès le début du XVIIe siècle, « des hommes réunis dans un groupe ou une grappe, à la façon d’un trèfle ».


Comment fonctionne un club privé ?

Home away from home

Le club privé d’un gentleman ressemble… à son foyer. Ou, en tout cas, l’idée est de recréer le même sentiment de confort domestique, pour qu’il se sente aussi bien que s’il était dans sa propre maison (et pas dans un lieu public comme un café, justement). Certes, il y a d’autres gens présents, mais l’endroit ressemble à ce que le gentleman pourrait trouver chez lui, avec :

  • une salle à manger
  • un bar
  • une bibliothèque
  • une salle de billard ou un fumoir
  • un ou plusieurs salons pour lire, jouer, discuter

Certains offrent aussi des chambres pour accommoder ceux qui auraient besoin d’y passer une ou plusieurs nuits (cela dit, ça reste un établissement de jour, et n’a pas vocation à se transformer en hôtel). Et puisqu’on y est comme chez soi, les membres utilisent parfois leur club pour s’y faire livrer du courrier ou donner des rendez-vous professionnels.

Bar du Savile Club, à Londres

La thématique

Un club se constitue généralement autour d’une thématique commune, qui sert de liant social pour ses membres. Ça peut être par exemple :

  • la politique (le White’s était fréquenté par le parti des Tories, et le Brooks’s par les Whigs)
  • un corps professionnel (le Army and Navy Club pour les haut gradés militaires à Washington)
  • un sport (le Badminton Club ou le Royal Automobile Club pour… bah, vous avez compris)
  • un loisir (le Jockey Club, à Paris, pour les amateurs de courses de chevaux)
  • une éducation (le Oxford and Cambridge University Club pour les anciens élèves)
  • une expérience (le Travellers pour ceux ayant voyagé à l’étranger)
  • un statut social (le Oriental Club pour les Britanniques revenus des Indes orientales)
  • des valeurs morales (le St. Stephen’s pour les conservateurs)
  • une distinction (l’Athenaeum pour les grands esprits ayant reçu une distinction en science, ingénierie, lettres ou arts)

Les conditions d’adhésion

Boîte de vote avec billes noires et blanches (début XIXe)

Elles varient selon les clubs, mais la plupart du temps, comme il s’agit d’un cercle social fermé et exclusif où n’entre pas qui veut, il faut être recommandé par quelqu’un qui en fait déjà partie et/ou voir sa candidature soumise à un vote. Les membres (parfois la totalité, parfois seulement un comité) décident alors s’ils acceptent le candidat ou pas. Pour cela, ils utilisent des billes qu’ils glissent dans une boîte, une blanche pour « oui », une noire pour « non ». Dans certains établissements très stricts, il suffit d’une seule bille noire pour que le candidat soit refusé.

De plus, il ne s’agit pas seulement d’être bien né et d’avoir les moyens de payer la cotisation annuelle pour pouvoir intégrer un club : il peut aussi y avoir des conditions liées à la thématique. Par exemple, au Travellers, ne sont acceptés que les gens qui se sont déjà rendus à plus de 500 miles (800 km) de Londres en ligne droite. Donc si tu es allé à Paris, en Belgique ou aux Pays-Bas, ça ne compte pas : il faudrait avoir voyagé au moins jusqu’à Hanovre, en Espagne, en Suisse ou dans le sud de la France pour être accepté… 😉

Enfin, on peut se faire exclure si on ne correspond plus au règlement, ou si on a eu le malheur d’aller faire un tour chez la concurrence directe (le White’s et le Brooks’s étant « ennemis », on ne fricote pas les uns avec les autres). Mais sinon, rien n’empêche un gentleman d’adhérer à plusieurs clubs différents, s’il en a les moyens et qu’il remplit les critères.

L’étiquette

Le White’s, à ses débuts, était considéré comme un lieu où les aristocrates se laissaient aller à de vilains penchants pour l’alcool et le jeu, et avaient des comportements pas très dignes de leur rang, comme de lancer des paris sur lequel des autres membres du club mourrait le premier, ou ferait de la prison, ou engendrerait un enfant illégitime. Pas super chic, pour des gentlemans.

Avec le temps, les clubs se sont auto-réglementés et les choses se sont calmées. N’empêche qu’un club est d’abord un lieu de détente : le but est de relaxer comme si on était chez soi, en laissant un peu de côté l’étiquette et le maintien qu’on doit toujours avoir en public. On reste distingué, mais c’est un lieu privé et intime où on se permet un peu plus de liberté de manières.

Un club à la mode, caricature de Punch Magazine (artiste inconnu, 1850). Le caricaturiste se moque visiblement de l’aspect un peu trop décontracté et du manque de classe de ces messieurs-là 😉

Au delà de ça, comme on y joue souvent à des jeux d’argent et qu’on peut y perdre des fortunes, il y a une règle générale :

N’emprunte, ni ne prête d’argent à personne.

ou, comme qui dirait : « Les bons comptes font les bons amis »

On veut éviter les conflits liés à des dettes entre les membres, qui pourraient miner l’ambiance et la cohésion du groupe. Un gentleman qui a joué et perdu ne quittera donc pas les lieux sans avoir d’abord réglé ce qu’il doit, pour rester clair avec tout le monde.

Une partie au Crockford’s Club en 1843, tirée des mémoires du Capitaine R. H. Gronow (illustration par Joseph Grego, 1889)

Des femmes au club… parfois

Je disais plus haut que les femmes ne sont pas admises. C’est globalement vrai, mais comme toujours il y a des exceptions :

  • bien qu’ils soient rares, il existe quelques clubs privés destinés exclusivement aux femmes, comme le University Women’s Club (toujours à Londres), fondé en 1883 pour les femmes universitaires
  • le club sert aussi à organiser des soirées mondaines. Un membre pourrait par exemple réserver la salle à manger afin d’y recevoir ses propres invités, hommes et femmes confondus, le temps d’un dîner ou d’un bal. Ou alors, c’est le club qui organisent une fête, auquel cas les épouses des membres pourraient être invitées.
  • le temps passant, les moeurs évoluent, ce qui fait que certains établissements ont fini par devenir mixtes au XXe siècle. Comme l’Athenaeum, fondé en 1824, qui a accepté d’accueillir des femmes à titre d’invitées à partir de 1972, puis comme membres à part entière en… 2002.

En conclusion

Ces clubs d’élite ont connu un essor de fou au XIXe siècle et sont arrivés à leur apogée pendant la période édouardienne.

Par la suite, le concept s’est diversifié. La grande élite aristocratique s’étant réduite, les clubs de gentlemans se sont réduits avec elle, mais d’autres ont vu le jour, plus ou moins exclusifs, comme les country clubs (autour d’un activité sportive ou de plein air, comme le golf), ou les clubs destinés à la classe des travailleurs, et, par extension les clubs sportifs ou de loisirs en tous genre qu’on connaît aujourd’hui.

Il y a encore des clubs réservés à l’élite, bien sûr, incluant des établissements très anciens comme le White’s, le Brooks’s et le Boodle’s qui sont toujours en activité. Et comme ils sont la propriété de leurs membres, ils peuvent durer éternellement… 🙂

SOURCES :
Wikipedia – English coffeehouses in the 17th and 18th centuries
Wikipedia – Gentlemen’s club
A window into the gentlemen’s clubs of London
Londres confidentiel : les Gentlemen’s Club historiques
Wikipédia – Jockey Club de Paris
Brooks’s Club: A Gentleman’s Club in London
The 19th Century Clubs
YouTube – Clubland: The History of London Gentlemen’s Clubs
London Clubs
From London Coffee Houses to London Clubs
The Gentlemen’s Clubs of Edwardian London
The Traditional Gentlemen’s Club And Its Etiquette
Online etymology dictionary – Club
I’ll Be at My Club – Gentlemen’s Clubs in Georgian England and America

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