Écriture et autoédition

Parlons argent (2/4) : être écrivain, c’est pas un vrai métier !

Tu le dis toi-même : la plupart des écrivains ne gagnent pas leur vie avec leurs livres. Ils font ça comme ça, par passion, mais c’est pas comme si c’était un vrai métier.

Ah, misère…

Pour y voir plus clair et déboulonner cet autre mythe qui veut que l’expression artistique en général c’est pas un vrai métier, on va comparer tout ça avec les attributs typiques d’un « vrai » métier.


Le taux horaire

Petit calcul vite fait…

Est-ce que vous donneriez 700 heures de votre temps gratuitement ? Juste par passion ? La plupart des gens répondront non, bien sûr. 700 heures, c’est un engagement bien trop long pour faire ça sur une base uniquement bénévole. C’est autant de temps qu’on ne passera pas à travailler pour un salaire, ni à s’occuper de ses enfants ou de sa famille, voir ses amis, relaxer devant des séries télé, voyager, jouer avec son animal de compagnie, à rénover sa maison ou se consacrer à d’autres activités…

Hé bien, un écrivain, lui non plus, n’a pas forcément envie de donner 700 heures de son temps juste comme ça, pour le plaisir.

Imaginons donc que toutes ces heures de travail soient rémunérées exactement de la même façon qu’une autre activité professionnelle. Chez moi, au Québec, on envisagerait un taux de 50$ de l’heure, ce qui donnerait 50$ x 700 heures = 35.000$ (un peu plus de 23.000€).

Une somme qui a l’air rondelette, n’est-ce pas ? C’est pourtant le tarif moyen qu’un travailleur indépendant spécialisé demanderait, et ça ne choquerait personne. Il ne faut pas oublier que ce montant est un revenu et qu’un auteur a des charges professionnelles à payer dessus (des impôts, mais aussi le local où il travaille et le matériel informatique qu’il utilise)(et puis il faut bien manger et payer son loyer pendant ce temps-là !).

Le rêve d’obtenir un jour un revenu approprié

Je fais partie des 98% d’auteurs ordinaires qui ne rêvent pas de faire fortune, mais juste de gagner un revenu correct de travailleur indépendant.

Pensez-vous qu’avec un seul de mes romans j’ai déjà eu l’occasion de gagner un honnête 35.000$ ? Bien sûr que non ! Pas plus qu’avec tous mes romans réunis, d’ailleurs ! Et je ne m’y attendais pas, de toute façon. Je ne suis publiée qu’au Québec, donc mon bassin de lecteurs est réduit, mais comme partout, il faut savoir que chaque auteur est noyé parmi tous les autres sur le marché et il ne peut pas vraiment espérer gagner plus de quelques milliers de dollars/euros avec un de ses livres.

EN TOUT.

Car je ne parle pas d’une somme annuelle qui tomberait régulièrement : je parle bien d’une somme totale, après plusieurs années d’exploitation commerciale !

ÉDITION VS AUTOÉDITION : je parle ici de mon expérience dans l’édition régulière, puisque j’ai 5 romans publiés par une maison d’édition québécoise.

Cela dit, mon 6ème roman, en autoédition, change carrément la donne. Je raconte cette expérience-là dans tout un tas d’autres articles, alors voyez plutôt ici.

Je vous conseille aussi fortement de lire mon bilan après 6 mois de mise en vente en autoédition, ici, pour pouvoir comparer les deux options. J’y parle de chiffres et d’argent gagné, en toute transparence.

Un taux horaire bien plus bas que le revenu minimum

Dans ce contexte, si on s’amuse à comparer le temps de travail avec les revenus totaux qu’on a fini par encaisser pour de vrai, on se rend vite compte que notre taux horaire réel est ridicule.

Par exemple, pour le tome 1 de La cantatrice, j’ai travaillé pendant pas loin de 600 heures et gagné environ 5.000$ en tout, sur une période de 7 ans (dont 4.000$ l’année de sa sortie, ensuite 200 ou 300$/an les années suivantes jusqu’à plus rien du tout). Autrement dit, ça fait 8,33$ de l’heure (5,50€).

C’est mieux que de travailler bénévolement, me direz-vous ! C’est vrai, et je suis convaincue qu’un paquet d’auteurs moins chanceux seraient déjà bien contents de gagner autant. Cela dit, ça ne représente même pas le salaire minimum. Et qui serait prêt à travailler pour 1/3 du salaire minimum ? Pas grand monde, c’est sûr !

POUR ALLER PLUS LOIN : Comme mon expérience personnelle ressemble à la majorité des autres auteurs, cet article vous dira la même chose : Pauvres écrivains français : plus de 90% touchent moins que le Smic !


Les délais

Dans la vie, on travaille d’abord, puis on reçoit la récompense associée à ce travail. Tout le monde est d’accord avec ça. Ça fonctionne de la même manière dans le monde de l’édition, à ceci près que les délais entre travail et récompense sont un peu plus… extensibles.

À moins d’être une superstar payée à l’avance par son éditeur pour produire un nouveau bouquin, vous allez obligatoirement écrire de manière bénévole. Si vous mettez de longues années pour produire votre récit ou qu’il se passe une éternité avant qu’une maison accepte de vous publier, c’est évident que vous aurez trouvé depuis longtemps d’autres moyens de gagner votre vie en attendant.

Arrive le jour où vous mettez un point final à votre manuscrit et vous l’envoyez. Youpi ! Vous allez bientôt recevoir vos premiers droits d’auteur !

Euh… non. Il faut patienter. Une fois que votre éditeur (si vous en avez déjà un) a reçu votre manuscrit, il faut compter plusieurs mois le temps que le livre soit fabriqué et mis en vente, et qu’il y ait un peu de promotion faite dessus. Ensuite seulement, si il se vend, vous allez commencer à accumuler vos droits d’auteur.

Ça commence à se vendre ? Super ! Vous allez pouvoir être payé !

Euh… non. Toujours pas. Car vous n’obtiendrez vos droits d’auteur qu’au bout d’une année complète d’exploitation commerciale du livre. Par exemple, si votre livre a été mis en vente en octobre et que votre éditeur termine son année fiscale au 31 décembre, vous ne recevrez rien la première fois car vous n’aurez que trois mois de droits accumulés. Vous devrez patienter jusqu’au 31 décembre de l’année suivante pour recevoir ENFIN vos premiers sous.

Si votre éditeur a de bonnes pratiques (c’était mon cas), il vous donne un petit chèque à la réception de votre manuscrit qui correspond à une avance sur vos droits d’auteurs à venir. Mais sinon, ça signifie qu’il s’est écoulé au moins 1 à 2 ans entre le moment où vous avez écrit la dernière ligne de votre récit et le moment où vous commencerez à encaisser le fruit de votre travail.

1 à 2 ans de délai. Pensez-y.


Une passion ? Ou un vrai métier ?

Et pourquoi pas les deux ?

Voilà encore un vieux cliché : un « vrai métier », c’est un engagement, un devoir, des responsabilités, un travail qui est parfois difficile et qui nous demande un effort (à commencer par celui de se lever tous les matins). À l’opposé, une activité basée sur le plaisir et le bénévolat, dans laquelle on n’a pas d’engagements à tenir et qu’on peut faire à ses heures perdues, c’est un loisir, une passion, quelque chose qu’on peut faire en dilettante. C’est très bien aussi, mais disons que ça reste du « superflu ».

Et gna gna gna…

Lorsqu’un auteur explique la passion dévorante qui le pousse à écrire, tout le monde trouve ça admirable. Mais ce n’est pas tout le monde qui le prend au sérieux. Comme si le fait de travailler avec plaisir et passion effaçait l’effort et la pénibilité, et que par conséquent on ne pouvait pas parler d’un véritable travail.

Pourtant…

  • un travail (et un métier) n’est pas obligatoirement synonyme d’effort ni de pénibilité.
  • être passionné par l’écriture ne signifie pas non plus qu’on ne rencontrera jamais tout un tas d’efforts à faire et de moments pénibles à surmonter.

On peut travailler avec passion, ça reste quand même un vrai travail !


En conclusion

Le prochain qui me dit, sous prétexte que je n’en vis pas comme emploi à temps plein et que j’écris par passion (entendez « gentil loisir »), que je ne suis pas vraiment écrivain et que je fais ça juste comme ça, je lui arrache la tête…

(voui, ça m’énerve… c’est que je l’ai entendu plusieurs fois, ce commentaire…)

Pour répondre à la question : bien sûr qu’être écrivain c’est un vrai métier ! Simplement, c’est un métier qui paye très mal et qu’il est difficile de faire à temps plein.

Comme je le disais ici, pour espérer gagner sa vie uniquement de sa plume il faut produire beaucoup et régulièrement. Il faut être visible dans les Salons du Livre, année après année, avec toujours une nouveauté à proposer. Pour que votre public ne vous oublie pas.

Mais surtout, il faut parvenir à réitérer chaque année le petit exploit d’accumuler assez de droits d’auteur, sans aucune garantie, dans un marché saturé où la concurrence est rude et où le lectorat se réduit comme une peau de chagrin.

  • Lecteur, sois conscient du travail considérable fourni par l’auteur lorsque tu apprécie ta lecture.
  • Auteur en devenir, sois conscient que l’écriture est avant tout une passion, et que tu arriveras probablement à en tirer un petit quelque chose mais pas assez pour vivre. Tu trouveras ton sentiment d’accomplissement ailleurs que dans le seul montant de tes droits d’auteurs annuels… 😉
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