Belle Époque,  Époque victorienne

Les origines de la cigogne apportant les bébés

En fouinant dans mes multiples liens et documents pour trouver un sujet d’article pour cette semaine, je suis retombée sur cette illustration des années 1900 (ci-dessus) que je trouvais plutôt marrante.

Enfin, ça, c’était avant de creuser le sujet et de me rendre compte que parler de cigognes et de bébés, ce n’est pas toujours aussi rigolo et innocent qu’on peut l’imaginer, vous allez voir… 😉


« Les cigognes », un conte d’Andersen

Le conte

En 1839 sont publiées Les cigognes (en danois Storkene, en anglais The Storks), du célèbre Hans Christian Andersen.

Cela raconte l’histoire d’une famille de cigognes, avec Papa Cigogne qui se tient sur une patte non loin du nid dans lequel Maman Cigogne s’occupe de ses petits. Or, le nid se trouve sur le toit d’une maison dans un village, et en bas, une bande d’enfants s’amuse à chanter une chanson dans laquelle ils menacent de se saisir des cigogneaux pour les pendre, les brûler, les étrangler, les fusiller, les embrocher, etc… Une charmante comptine d’enfants, quoi ! Ça fait tellement rire ces sales mômes qu’ils reprennent leur chanson jour après jour, au pied du nid. L’un d’eux, le plus méchant, est toujours celui qui entonne la chanson en premier, tandis qu’un autre refuse au contraire de participer car ce n’est pas bien de s’en prendre aux animaux.

Évidemment, en entendant tout ça, les cigogneaux ont soit très peur, soit envie de se venger des garnements qui les agressent sans raison. Et leur mère passe son temps à les rassurer : elle leur dit de ne pas écouter la chanson, et de bien manger, de bien grandir, de bien apprendre à voler, pour devenir de belles grandes cigognes qui pourront un jour partir au chaud, en Égypte, pendant que ces enfants resteront dans le noir et le froid de l’hiver. Tout au long du conte, donc, les cigogneaux écoutent sagement leurs parents, grandissent et apprennent à voler, et voici ce qui se passe à la fin (rendez-vous sur ce site pour lire le conte entier) :

_À présent, c’est notre tour de nous venger, s’écrièrent les jeunes cigognes.

_Oui sans doute, répondit la mère, j’ai une bonne idée. Je connais un grand étang où sont tous les enfants des hommes avant que la cigogne les apporte à leurs parents. C’est là qu’ils dorment et rêvent mieux qu’ils ne le feront jamais dans leur vie. Tous les parents veulent avoir un de ces bébés, et les autres enfants désirent un petit frère ou une petite soeur. Nous allons voler vers cet étang et apporter un bébé à chacun des enfants qui n’a pas chanté la vilaine chanson, et ceux qui l’ont chantée n’en auront pas.

_ Mais, le méchant gamin qui a commencé à chanter, que lui ferons-nous ?

_ Il y a dans l’étang un bébé mort parce qu’il a trop rêvé. Nous le lui apporterons. Alors, il pleurera, car nous lui aurons apporté un petit frère mort. Quant au bon petit garçon qui a dit que c’était mal de tourmenter les animaux, nous lui apporterons à la fois un frère et une soeur.

Les cigognes, par Hans Christian Andersen (1839)

La morale

Les contes de Hans Christian Andersen ont été publiés progressivement au cours des années 1830 à 1850 (sachant que lui-même a vécu de 1805 à 1875, au Danemark). Il a produit différents types d’écrits, mais ce sont surtout ses contes pour enfants qui lui ont permis de rencontrer un succès international de son vivant : d’abord publiés au Danemark, ils ont rapidement été traduits et diffusés dans toute l’Europe, si bien qu’Andersen était loué pour son talent d’écrivain et que le beau monde lui ouvrait ses portes.

Certains contes sont ses propres créations (ex : La petite sirène, Poucette…), alors que d’autres sont – tout comme le faisaient les frères Grimm avant lui – des transcriptions d’histoires populaires issues de la tradition orale (ex : La princesse au petit pois, Les habits neufs de l’Empereur…). Il existe d’ailleurs un conte allemand du XVIIIe faisant déjà mention d’une cigogne allant chercher les bébés au paradis pour les donner à leur mère. Dans ce contexte, je ne saurais donc pas vous dire si Les cigognes d’Andersen sont tout à fait de son cru ou pas, n’empêche qu’il y explique bel et bien que, dans la culture germanique, la cigogne apporte les bébés dans les familles : si on a été sage, on aura un beau bébé en pleine santé (voire même plus d’un bébé à la fois), et si on ne l’a pas été on recevra… un bébé mort. Ah, vous ne l’aviez pas vue venir, celle-là, hein ! 😉

En France, le temps que ses contes se diffusent et qu’ils inspirent diverses illustrations, cartes postales et autres publicités, il faut attendre le tournant du XXe siècle pour que cette image de cigogne pourvoyeuse de nourrissons s’implante, à partir de l’Alsace, qui est, comme chacun sait, de culture germanique et où cet oiseau occupe une place importante.

SAVIEZ-VOUS QU’UN TIERS DES BÉBÉS nait avec un naevus simplex, une tache de naissance congénitale qui disparaît naturellement vers l’âge de 2 ou 3 ans ?

Si elle est au niveau du visage, on dit qu’il s’agit du « baiser de l’ange », mais si cette tache se trouve dans la nuque, on l’appelle « la morsure de la cigogne ».


La cigogne et ses symboles

Cigogne blanche

Maintenant, me direz-vous, pourquoi le folklore germanique (et de façon générale, toute l’Europe centrale, incluant la Pologne, la Croatie, la Grèce, la Turquie…) a-t-il associé la cigogne avec le fait d’avoir des enfants ?

PSSSST… Attention, dans cet article on parle bien de la cigogne blanche, c’est à dire l’oiseau auquel vous pensez, avec un bec et des pattes rouge, un corps blanc et le bout des ailes noir. Notez qu’il existe d’autres races de cigognes vivant en Asie et en Afrique.

Quelques éléments de réponse

  • L’Europe centrale correspond à la zone de nidification de la cigogne, qui y élève ses petits l’été avant de migrer en hiver vers l’Afrique. C’est donc un oiseau faisant partie du paysage pendant la belle saison
  • Les cigognes cohabitent très bien avec les humains. Elles n’en ont pas peur, et pour peu qu’on les laisse tranquilles elles s’installent sans problème sur le haut des habitations, ce qui fait qu’elles sont un oiseau familier, en lien avec la cheminée, le foyer, la maison… On dit d’ailleurs qu’elles déposeraient les bébés dans la cheminée, sur le pas de la porte ou dans le lit de la mère
  • C’est un oiseau porte-bonheur :
    • sa couleur blanche évoque la pureté
    • il mange des serpents, grenouilles et autres vermines
    • sa présence sur une maison est signe de chance et de prospérité
  • C’est un oiseau réputé pour ses « valeurs familiales » :
    • le mâle et la femelle se séparent en hiver, mais dès le printemps ils reviennent toujours au même nid, ce qui fait qu’ils se retrouvent et peuvent élever ensemble de nouvelles couvées (donnant l’impression d’un couple fidèle à vie)
    • ils nourrissent les petits très tard, même quand ces derniers sont adultes et savent voler (donnant l’impression que les jeunes peuvent à leur tour nourrir et prendre soin de leurs vieux parents).
  • C’est un symbole de fertilité :
    • La Grèce antique l’associait à Héra, épouse de Zeus, déesse du foyer et de la maternité
    • Les Égyptiens l’associaient à Isis, épouse d’Osiris et mère d’Horus, elle aussi déesse de la fertilité et de la maternité
  • C’est un oiseau de grande taille et qu’on voit régulièrement transporter des objets eux aussi d’une certaine taille (grosses branches pour le nid, serpents pour donner à manger aux petits…), il pourrait donc potentiellement transporter un bébé. Disons que c’est un poil plus crédible que si c’était une hirondelle ou une colombe ! 😉

Au fil de mes recherches, j’ai aussi trouvé une autre explication intéressante : en Allemagne, à l’époque médiévale, beaucoup de mariages se célébraient autour du solstice d’été (vers le 21 juin), une période symbole de fertilité. Par conséquent, on se retrouvait aussi avec un bon nombre de naissances neuf mois plus tard, c’est à dire vers mars ou avril, ce qui coïncidait avec le retour des oiseaux migrateurs… dont les cigognes. Il ne restait plus qu’à prétendre à un lien de causalité pour imaginer que ce sont les cigognes qui ont apporté ces nouveaux-nés.

Cela dit…

… il est toujours difficile de retracer ce genre de mythe, qui n’a jamais qu’une seule origine. Par exemple, la cigogne blanche nidifie aussi au Portugal, au Maghreb et au Moyen-Orient, où l’association cigogne-bébé n’est pas toujours aussi évidente.

Il semble également que la cigogne est parfois confondue avec la grue, par exemple avec ce mythe où la déesse grecque Héra aurait transformé la belle Gerana en oiseau (décrite tantôt comme une grue, tantôt comme une cigogne) et lui aurait confisqué son enfant, si bien que Gerana-devenue-oiseau aurait cherché à le lui reprendre. Même chose, on la confond parfois avec le héron, comme dans la mythologie égyptienne où le héron était associé à la naissance du monde… à moins que ce ne soit la cigogne.

Bref. C’est pas simple, tout ça… 😉

Un mot à propos de la Pfeilstorch

Rockstocker Pfeilstorch

Pfeilstorch est un mot allemand qui signifie « la cigogne à flèche ».

Depuis le début du XIXe siècle, on a dénombré 25 cigognes qui, après avoir été blessées d’une flèche tirée par un quelconque chasseur lors de leur hivernage en Afrique, survivent à leur blessure et parviennent à revenir vivantes en Europe… avec leur flèche toujours plantée dans le corps. Ce sont elles qui ont permis aux scientifiques européens de comprendre le principe de la migration, car auparavant, les oiseaux disparaissaient en hiver sans qu’on sache vraiment ce qu’ils devenaient. Cette photo montre la Rockstocker Pfeilstorch, la toute première cigogne retrouvée en 1822 en Allemagne percée d’une flèche africaine, et qui a été naturalisée et conservée à l’Université de Rockstock, d’où son nom.

Perso, je me demande si ces specimens-là n’ont pas aussi participé à renforcer l’image de fidélité absolue de la cigogne envers son partenaire et sa famille, parce qu’il faut être sacrément motivée pour voler 2.000 kilomètres avec une flèche dans le cou pour revenir « chez soi », quand même !

ET SI LES ANIMAUX EMPAILLÉS piquent votre curiosité, j’ai un article bien marrant (et un peu glauque) à propos de la taxidermie anthropomorphique, juste ici 🙂


En conclusion

Même si la cigogne est associée depuis longtemps à la fertilité, c’est Andersen qui a popularisé cette image de distributrice de bébés au XIX siècle, grâce au succès de ses contes qui ont dépassé les frontières du Danemark et de l’Europe centrale.

Et pour en revenir à l’illustration qui m’avait interpellée au début, il s’agit d’une carte postale parlant de contraception. On y voit une femme poursuivie par une cigogne apportant un bébé, et qui lui donne des coups de parapluie pour la repousser, autrement dit une femme qui ne souhaite pas d’enfants. Comme cette carte date du tout début du XXe siècle, période où les femmes luttent non seulement pour obtenir le droit de vote, mais aussi pour faire accepter l’idée d’une contraception (le terme birth control, soit « contrôle des naissances », n’apparaît dans la langue anglaise qu’à partir de 1914), il s’agit clairement d’une satire faite exprès pour ridiculiser les femmes refusant la maternité.

Et le méchant continue de la poursuivre (carte postale satirique, années 1900-1910)

Pour ce qui est du titre, « Et le méchant continue de la poursuivre », je suppose que c’est un clin d’oeil à un film muet du même nom sorti en 1906 (dispo sur YouTube), à moins que ce ne soit à une chanson populaire des la même période, les deux racontant les déboires d’une jeune femme harcelée par un homme souhaitant obtenir ses faveurs et qui la poursuit partout malgré qu’elle lui dise non et cherche à lui échapper par tous les moyens (vous pouvez lire les paroles sur ce site, si ça vous intéresse).

Ah là là… Ça aussi, c’est un vilain garçon qui aurait bien besoin d’une cigogne vengeresse, comme dans le conte d’Andersen…

SOURCES :
Wikipedia - White stork - Cultural associations
What's Behind the Myth That Storks Deliver Babies?
Pourquoi dit-on que les cigognes apportent les bébés ?
D’où vient la légende alsacienne de la cigogne porteuse de bébés ?
Quelles sont les légendes sur les cigognes ?
Conte - Les cigognes, par Hans Christian Andersen (1839)
Wikipedia - Hans Christian Andersen bibliography
Why are storks associated with babies?
Wikipedia - Nevus flammeus nuchae
Wikipedia - Pfeilstorch
And the villain still pursues her, or the Author's dream (1906) - A silent film review
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