Frankenstein, Mary Shelley et l’année sans été


_Époque georgienne, _Régence / mercredi, mars 13th, 2019

Connaissez-vous le lien entre le volcan indonésien Tambora et le monstre de Frankenstein ? Saviez-vous que son auteure, Mary Shelley était contemporaine de Jane Austen ? Et saviez-vous qu’elle a eu une vie bouleversante, digne des plus grands romans gothiques ?

Je m’en vais vous raconter ça tout de suite. Attention, ça risque d’être un peu long… 😉


Frankenstein au temps de Jane Austen

Illustration par
Scott Clayton Fraley

Frankenstein, ou le Prométhée moderne a été écrit par Mary Shelley en 1816. Ce roman ne date donc pas de l’époque victorienne comme on a tendance à le penser, mais bien de la Régence.

Pour aller plus loin et s’amuser un brin… on se trouve à peine 5 ans après le mariage fictif d’Elizabeth et Darcy ! Ça signifie qu’on pourrait très bien imaginer notre Elizabeth, toujours aussi férue de lecture, assise dans l’un des magnifiques salons de Pemberley, en train de bouquiner l’histoire d’horreur du monstre et de son créateur…

Et bam ! Le choc entre deux mondes opposés ! Rigolo, non ? (riez maintenant, la suite de l’article sera moins drôle).

Après, faut pas s’étonner si certaines ont eu l’idée saugrenue d’inclure des zombies dans Orgueil et préjugés… 😉

Pour en revenir à Mary Shelley, elle avait 19 ans en 1816, tandis que Jane Austen en avait 41 (et était déjà en fin de vie puisqu’elle allait décéder l’année suivante).

Mais si les deux auteures sont contemporaines, il est évident qu’elles n’appartiennent pas au même mouvement littéraire.

Je parlais ici du romantisme, ce mouvement artistique ténébreux à souhaits qui se déploie à partir du début du XIXème. Les romans réalistes de Jane Austen n’en font pas partie, en revanche le Frankenstein de Mary Shelley y correspond parfaitement. Les auteurs et poètes que cette dernière a fréquentés toute sa vie sont d’ailleurs, eux aussi, typiquement romantiques.

PRÉCISION : vous le savez probablement, mais je répète à tout hasard que le nom Frankenstein n’est pas celui du monstre, mais bien celui du Dr. Victor Frankenstein, son créateur. Le monstre, lui, n’a pas de nom.

Aussi, si vous vous demandez qui est ce Prométhée moderne, sachez que Prométhée est un personnage de la mythologie grecque connu pour avoir dérobé le feu aux dieux de l’Olympe, mais aussi pour avoir créé les hommes à partir de terre glaise (d’où l’allusion de l’auteure).


1816 : l’année sans été

Un effet papillon aux conséquences désastreuses

Figurez-vous que nous devons Frankenstein à un effet papillon.

Ok, l’éruption d’un volcan, ce n’est pas tout à fait aussi délicat qu’un battement d’ailes de papillon, je vous l’accorde, mais c’est pourtant bien ce qui s’est passé : c’est parce qu’un volcan est entré en éruption à l’autre bout du monde que Mary Shelley a couché sur papier l’histoire qui allait devenir l’oeuvre de sa vie…

1816 est en effet connue pour être l’année sans été. Et, croyez-moi, ce n’est pas un effet de style !

En Europe et jusqu’au nord-est de l’Amérique, la météo, cette année-là, est complètement fuckée anormale : le ciel est couvert, il fait froid comme en hiver (autour ou en dessous de 0°C), la pluie ou la neige sont incessantes, et certains cours d’eau en viennent même à geler ! Sans soleil et sans chaleur, rien ne pousse. Alors, sans surprise non plus, c’est la famine pour les populations les plus vulnérables. Hausse des prix des aliments, migrations des populations en quête d’un peu de nourriture, misère qui explose…

Ça n’a pas du être une partie de plaisir, voyez plutôt :

En bleu foncé -3°C, en jaune +1°C, et en rouge : +3°C… Vous dites ? Il n’y a pas de rouge sur la carte ? Non, en effet. Ça vous donne une idée de la température au mois d’août…

La raison de tout ça, c’est que l’année précédente, le volcan indonésien Tambora est entré en éruption, répandant dans l’atmosphère un énorme nuage de poussières volcaniques. Le nuage s’est ensuite lentement déplacé autour du globe pour arriver, en 1816, au dessus de la tête de Mary Shelley et de ses voisins.

Comme les cendres en suspension dans l’air bloquent complètement les rayons du soleil, la température dégringole. On appelle ce phénomène un hiver volcanique.

Écrire pour tuer le temps

À ce moment-là, Mary se trouve en Suisse. Elle est venue y passer quelques mois de vacances avec son amoureux le poète Shelley, et quelques amis, tous gens de lettres (poètes, écrivains, philosophes…).

Comme la petite troupe ne peut pas sortir à cause de la météo exécrable, ils tuent le temps comme ils peuvent. Au coin du feu, ils s’amusent à se raconter des histoires qui font peur… et l’un d’eux finit par lancer le défi d’en écrire chacun une !

Au début, Mary peine à trouver une idée intéressante. Jusqu’à ce que, au détour d’une conversation sur le principe de la vie, elle lance spontanément : “Peut-être pourrait-on réanimer un cadavre ?”. Voilà, elle la tient, son idée, et elle commence à écrire ce qui ne devait être qu’une histoire courte mais qui deviendra un roman entier.

L’idée de ranimer un corps n’est pas si folle, car à cette époque on connaît déjà le galvanisme, qui consiste à faire circuler du courant électrique dans les muscles pour les faire se contracter (vous savez, l’expérience qu’on a tous vus en cours de physique-chimie, où on fait remuer une patte de grenouille morte en la plaçant entre deux électrodes ?). C’est d’ailleurs pourquoi la “naissance” de la créature de Frankenstein se fait sous l’impulsion d’un énorme courant électrique, en l’occurence la foudre.


Une vie tragique digne d’un roman… romantique.

Je pourrais m’arrêter là, mais au delà du contexte étonnant de l’écriture du roman, c’est la vie même de Mary Shelley qui mérite qu’on s’y attarde.

Car, comme chacun sait…

… à l’époque de Jane Austen, les jeunes filles de bonne famille sont vierges avant le mariage, les jeunes gens ne se touchent pas, ils ne couchent surtout pas ensemble, ils se marient le plus vite possible et ils font des enfants chastement, en se reproduisant à la façon des poissons rouges.

(clin d’oeil à cette chronique de Selene raconte, car ses poissons rouges m’ont bien fait rire 😉 )

Rappelez-vous : j’ai déjà traité ici de la vision que nous avons de la sexualité à cette époque, et du fait que, non, les jeunes gens ne sont pas du tout aussi cruches qu’on essaye de nous le faire croire quand on lit Jane Austen.

Je vais donc essayer déboulonner ce mythe une fois pour toutes en vous racontant les jeunes années de Mary Shelley. Accrochez-vous, c’est aussi rocambolesque que dramatique…

Adultère et triangle amoureux

Mary Shelley

Mary Godwin a 17 ans lorsqu’elle rencontre et tombe amoureuse de Percy Bysshe Shelley, 22 ans. On est en 1814. Elle est la fille d’un philosophe politique et elle a deux demi-soeurs, Claire et Fanny. Lui est poète, le fils aîné d’un baronet et il est… déjà marié. À une certaine Harriet, avec qui il avait fugué quelques années auparavant pour se marier en douce en Écosse (allez voir ici). Ils ont eu une petite fille avant que leur couple ne parte en vrille…

Qu’importe. Aujourd’hui, Percy et Mary sont amoureux. Lorsque leurs familles respectives découvrent cette relation (qu’elles désapprouvent, forcément !), ils s’enfuient en France pour pouvoir vivre ensemble malgré tout. Ils emmènent Claire, et laissent derrière eux une Harriet enceinte de son deuxième enfant.

La fuite ne dure que quelques mois, par manque d’argent. De retour en Angleterre, comme Percy ne peut pas divorcer, lui et Mary vivent en concubinage, ce qui a pour conséquence que le père de Mary lui ferme sa porte. Harriet accouche d’un garçon, tandis que Mary tombe enceinte hors mariage une première fois. Sa fille naît début 1815, malheureusement c’est une grande prématurée qui ne survit que deux semaines. De plus, il semblerait que Percy fricote avec Claire…

Mary, hantée par la perte de son bébé, vit une période sombre. Malgré tout, assez rapidement, elle tombe de nouveau enceinte. Percy vient de faire un petit héritage, Claire change d’amant (elle couche avec leur ami, le poète Lord Byron, maintenant), alors les choses semblent vouloir s’arranger.

Bébés, concubinage, suicides et mariage

Début 1816, Mary met au monde un fils, William. Peu après, avec Percy, leur bébé et Claire, elle part passer ce fameux été-qui-n’en-est-pas-un en Suisse, chez Lord Byron, où elle écrira Frankenstein, ou le Prométhée moderne (et elle n’a que 19 ans !).

À l’automne, le trio rentre en Angleterre et s’installe à Bath. Claire est enceinte des oeuvres de Lord Byron et ils comptent la faire accoucher là en secret (car elle non plus n’est pas mariée !). En octobre, ils apprennent que l’autre demi-soeur, Fanny, vient de se suicider en avalant une bouteille de laudanum. En décembre, c’est Harriet, l’épouse de Percy, qui se suicide alors qu’elle est très enceinte, en se jetant dans une rivière. L’enfant n’était pas de Percy, mais de son nouvel amant, un officier qui venait de rompre avec elle et était parti en mission à l’étranger.

Détail complètement glauque : j’ai lu que le corps d’Harriet, repêché, avait été galvanisé pour essayer de la ranimer…

3 semaines seulement après le décès d’Harriet, Percy épouse enfin Mary.

Attention, ne vous méprenez pas : ça n’a rien de très sentimental ! C’est surtout que Percy, avec sa vie jugée dissolue, risque de ne pas avoir la garde des deux enfants qu’il a eus avec Harriet (la famille de cette dernière s’y oppose farouchement). Un mariage signifierait qu’il se met en règle aux yeux de la société, qu’il rentre dans le droit chemin, alors il se marie.

Ça ne fonctionne pas, malheureusement, car la justice décide peu après de lui retirer quand même ses enfants au prétexte que Percy est… athée. Par contre, comme par magie, le père de Mary accepte désormais de les voir, elle, son nouveau mari et leur petit garçon William. En 1816, c’est une petite Clara qui s’ajoute à leur famille.

On attaque la suite ? Parce que c’est loin d’être terminé…

Une ribambelle de décès

En 1818, les Shelley accompagnent Claire en Italie : elle ramène à Lord Byron l’enfant qu’elle a eu avec lui et dont elle ne veut plus s’occuper (la gamine mourra quelques années plus tard, à l’âge de 5 ans). Mais pendant le voyage en Italie, la petite Clara, 1 an, décède.

C’est aussi l’année où un autre bébé est officiellement reconnu comme l’enfant de Percy Shelley, et ce n’est pas Mary la mère. On soupçonne que ce pourrait être Claire ou bien une autre amante. L’enfant est placée dans une famille d’accueil… et ne dépassera pas l’âge de 1 an et demi.

En 1819, c’est au tour de William, 3 ans et demi, de mourir lui aussi de la malaria. Mary, après avoir perdu trois enfants en bas âge, sombre dans une profonde dépression (tu m’étonnes…). Elle est, en plus, actuellement enceinte de son 4ème enfant, Percy Florence. Gérer un deuil et une naissance en parallèle, ça doit vous retourner la tête et le coeur comme il faut…

Et pour couronner le tout, en 1822, c’est son mari Percy Shelley, qui meurt noyé à 29 ans, à la suite d’une soudaine tempête qui fait naufrager la petite embarcation sur laquelle il était parti en mer.

Percy Bysshe Shelley

Je vous cite un extrait d’un de ses poèmes, étrangement prophétique :

“Il y a dans la marée des choses humaines un reflux qui porte les espérances naufragées des hommes dans un port assuré quand la tempête est passée. Il me semble que ceux qui vivent aujourd’hui survivent à un âge de désespoir.”

(Laon et Cynthia, ou la Révolution dorée, 1817)

Le début d’une nouvelle vie

Mary devient veuve à seulement… 25 ans.

Car aussi fou que cela puisse paraître, tout ça s’est déroulé en seulement quelques années. À l’âge où nous autres, filles modernes, commençons vraiment notre vie d’adulte, Mary Shelley avait déjà tout vu, tout vécu, et enduré des drames qu’on ne souhaite à personne.

Pour autant, sa vie n’est pas terminée et la suite sera, heureusement, plus calme. Elle poursuivra sa carrière d’écrivain, aura des amants mais ne se remariera jamais, et se consacrera toute entière à son seul fils vivant. Percy Florence héritera du titre de baronet à la suite de son grand-père, et il prendra soin de sa mère jusqu’à ses derniers jours où, à l’âge de 53 ans, elle décèdera de ce qui pourrait être une tumeur du cerveau…


En conclusion

Mary Shelley nous montre un tout autre aspect de l’époque Régence, tant par son oeuvre que par sa vie en elle-même.

La Régence était une période trouble, où les mentalités évoluaient et se confrontaient, où la philosophie des Lumières se heurtait au romantisme montant. La censure sociale rabrouait sans ménagement les idées de liberté individuelle, de féminisme ou d’amours libres (on pourrait parler de polyamour, ici, car Percy avait des amantes, mais il a aussi poussé des amants dans les bras de sa femme sans jamais remettre en cause leur couple). Ajoutons à cela l’instabilité politique, le drame de la mortalité infantile, les relations amoureuses qui n’étaient pas différentes des nôtres se faisaient ou se défaisaient suivant les aléas de la vie…

Ouaip. On est loin de Jane Austen, avec sa campagne paisible, bucolique et lumineuse. Pourtant, il s’agit bel et bien de la même époque.

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