“La renaissance de Pemberley” en 10 extraits


Écrire / samedi, janvier 5th, 2019

10 ans après avoir commencé la fanfiction, voici 10 extraits du roman.


“La belle Jane était une âme simple. Douce, aimante, vertueuse au point d’en être crédule, elle avait une confiance inébranlable en la nature humaine et en l’avenir qui la rendait inconsciente dece qui se jouait réellement autour d’elle. Toute à la joie de son mariage à venir, elle ne se rendait pas compte que les angoisses que vivait Elizabeth aujourd’hui ressemblaient furieusement à ce qu’elle avait elle-même enduré, l’année précédente, lorsque Charles Bingley avait quitté Netherfield sans prévenir. Une distance qui avait été fatale à leur idylle naissante. Loin de Jane, les sentiments de Bingley, bien que sincères, n’avaient pas résisté à la pression de ses sœurs et de son ami Darcy, qui l’avaient convaincu d’oublier sa dulcinée. Il ne serait d’ailleurs jamais revenu auprès d’elle si Darcy n’était à nouveau intervenu pour corriger la situation.”


“Toute sa vie, il s’était conformé. Il n’avait rien connu d’autre. On l’avait éduqué de la façon la plus stricte, avec des principes moraux dont il était fier aujourd’hui, mais qui laissaient peu de place à la fantaisie et aux élans de liberté. Il avait bien tenté quelques fois, plus jeune, de tenir tête à ses parents, de s’émanciper un peu de ce carcan qu’on lui imposait, mais on l’avait toujours corrigé – parfois même très durement. L’honneur de la famille passait bien avant lui. Il avait donc appris à arrondir les angles et à réfréner ses passions pour satisfaire aux attentes des autres et, avec le temps, il s’était moulé à la perfection dans le rôle de gentleman aux manières impeccables qu’on avait voulu pour lui.

Darcy n’ambitionnait donc pas particulièrement de s’élever dans la société – il se trouvait déjà bien assez haut perché. Il n’avait souhaité trouver comme partenaire de vie qu’une jeune femme intelligente et authentique, qui partagerait les mêmes valeurs et qu’il admirerait assez pour tolérer qu’elle corrige en douceur les défauts qu’il pouvait avoir. Maintenant qu’il l’avait trouvée, tout le reste – sa naissance, sa dot inexistante et même son embarrassante famille – lui paraissait accessoire. Après tout, c’était Elizabeth qu’il épousait, pas Longbourn au grand complet.”


“_ Venez-vous danser ? demanda-t-elle. Je n’ai pas vu Charlotte depuis un moment, mais si vous cherchez une partenaire, je crois que votre belle-sœur, Miss Lucas, serait enchantée de vous avoir.

_ Je vous remercie, madame, mais je viens seulement profiter de la musique. Quel ravissement, n’est-ce pas ? On devrait toujours avoir une telle musique chez soi, c’est un bienfait que j’ose qualifier de divin pour le cœur et l’âme…

Un « bienfait divin pour le cœur et l’âme », ce n’étaient pas exactement les mots qu’Elizabeth aurait utilisés pour décrire la danse populaire écossaise endiablée que les musiciens avaient entamée depuis peu – et qui, à les entendre, faisait mourir de rire les danseurs qui s’empêtraient dans leurs pas en essayant de suivre la cadence –, mais elle répondit sans se moquer à cette civilité de circonstance. Mr. Collins n’avait pas perdu ce don particulier d’avoir toujours un compliment fleuri à la bouche, quitte à ce que son effet tombe à plat lorsque le contexte ne s’y prêtait pas du tout.”


“Elle avait toujours été consciente de la précarité de sa situation. Faute de dot, les filles Bennet n’avaient que peu de chances de trouver un mari convenable, et Jane elle-même en était le parfait exemple : en dépit de sa grande beauté, qui attirait les hommes sans aucune difficulté, elle avait tout de même dû attendre ses vingt-trois printemps pour recevoir enfin sa seule et unique demande en mariage. Le bon sens d’Elizabeth aurait dû lui faire accepter la demande de son cousin, dont la position dans le monde était tout à fait honorable. Peut-être l’aurait-elle fait, d’ailleurs, si cette demande avait émané d’un autre homme, moins grotesque. Mais Collins lui-même ? Jamais. S’il n’était pas un mauvais bougre, son insupportable servilité vis-à-vis des personnes de haut rang, sa grandiloquence et ses airs affectés faisaient de lui l’exact opposé de ce qu’Elizabeth espérait d’un compagnon.”


“Installé sur un fauteuil en face d’Elizabeth, Darcy commença à s’agiter. Prenant sa tasse de thé. La reposant. La reprenant à nouveau. Se levant un instant pour vérifier Dieu sait quoi par la fenêtre, puisse rasseyant. Jetant un coup d’œil à la petite horloge posée sur la cheminée. Vérifiant l’arrangement de sa cravate. Se levant à nouveau pour ajuster d’un coup de tison un morceau de bûche embrasé qui s’était écroulé d’une manière qu’il jugeait visiblement inesthétique.

Elizabeth n’avait aucun mal à décoder ses gestes et, dans un autre contexte, elle en aurait ri. […]

Mais la jeune femme était tout aussi embarrassée. Assise bien droite sur son sofa, elle trempait ses lèvres dans son thé, n’avalant que de minuscules gorgées, de sorte que le liquide dans la tasse refroidissait plus vite qu’il ne baissait.

Elle n’avait aucune idée de ce qu’il fallait faire en pareille circonstance.

Et le silence continua.”


“Sous ses yeux s’étendait une large vallée, prise entre deux rangées de montagnes boisées. Une rivière coulait au fond, avec de chaque côté un terrain vallonné qui formait une multitude de petites collines serrées les unes aux autres, aussi rondes que des dos de moutons. En dépit du temps brumeux, des branches décharnées et des couleurs fanées, Elizabeth trouva le paysage merveilleux. Partout, les bosquets, les prairies, les arbres et les buissons étaient disposés avec une telle harmonie de proportions qu’on aurait dit qu’un peintre avait été engagé pour dessiner à cet endroit la campagne anglaise idéale. Il n’avait oublié ni les brebis, dispersées çà et là, ni la harde de cerfs au loin. Même la rivière, qui avait pris aujourd’hui une teinte gris fer, reflétait assez la lumière du ciel pour donner de l’éclat à la scène.

De l’autre côté de la vallée, sur le flanc du mont le plus haut, apparut l’âme des lieux : l’élégante façade de Pemberley House.”


“Elle visualisa sans peine le visage de la belle Anne, qu’elle avait si souvent admiré dans la galerie de portraits. Elle songea aussi à son nom, écrit sur la tombe de pierre polie près de la petite chapelle. Auparavant, lorsque la jeune femme avait tenté d’imaginer à quoi pouvait bien ressembler sa belle-mère, tant physiquement qu’au point de vue du caractère, elle s’était imaginée une seconde Lady Catherine, impérieuse et autoritaire. Mais le personnage qui se dessinait à présent était tout autre. Pouvait-on être une femme si vénérable et pourtant tacher ses gants comme une demoiselle maladroite ? Renverser du sable dans le casier où il était rangé plutôt que sur la lettre fraîchement encrée à laquelle il était destiné ? Égarer sa boîte de parfum sous une pile de papiers ? Ou collectionner les jolis cristaux et les fleurs séchées ?”


“À Longbourn, les domestiques n’avaient jamais été très disciplinés. Les Bennet avaient été plutôt laxistes à ce sujet – comme tant d’autres. Mr. Bennet refusait de se mêler d’autorité, et sa femme, lorsqu’elle voulait se faire obéir, avait tendance à crier et à s’énerver, de sorte qu’assez rapidement on ne l’écoutait plus. Ne parvenant pas à s’imposer tout à fait, l’un et l’autre avaient préféré baisser leur niveau d’exigence : tant que les tâches étaient globalement effectuées et que la maison fonctionnait, ils ne se mêlaient pas trop de savoir si les Hill prélevaient dans la bière un peu plus que leur pinte quotidienne ou si Betty avait deux jours de retard dans le lavage du linge.”


“Les Fitzwilliam n’étaient pas une lignée aussi ancienne que ce que Lady Catherine aimait à le laisser croire.

Tout commença un peu plus d’un siècle auparavant avec un certain Joseph Fitzwilliam, fils de pasteur. Après des études brillantes, il fit une carrière remarquable en politique, qui le mena au plus près du pouvoir et lui permit de se faire anoblir. Il devint baron. Mais alors que ce titre était transmis à son fils aîné, puis aux aînés de celui-ci, c’est par la lignée de son quatrième fils que vint le véritable prestige. L’un des descendants, devenu lieutenant-colonel, combattit aux côtés du roi durant la bataille de Dettingen. On ignore précisément quels furent ses exploits, mais il se fit assez remarquer pour s’attirer la faveur royale : l’homme revint au pays avec tout à la fois une jambe abîmée qui le handicaperait le restant de sa vie et un titre de comte dont sa famille n’avait pas fini de s’enorgueillir.

Il s’agissait là du premier comte Fitzwilliam. L’oncle de Darcy, qui arrivait aujourd’hui à Pemberley, n’était que le troisième de ce nom.”


“Les scènes qu’elles choisissaient étaient toujours épouvantables. Drame du héros arraché à sa patrie par sens du devoir, vengeance des dieux, humiliation de l’amant rejeté, folie et mort qui rôdent, et beaucoup d’amours contrariées… Comme toutes les adolescentes de leur âge, Georgiana et Kitty étaient fascinées par le sombre et le tragique, et si Elizabeth s’en amusait, Darcy, lui, haussa plus d’une fois un sourcil dubitatif. Il ne prononça jamais une critique, mais il jugeait visiblement que d’innocentes demoiselles feraient mieux de traiter des sujets plus tendres. Par chance, les scènes étaient raccourcies, parfois même récrites, et ne duraient jamais plus que quelques minutes, sans quoi il aurait peut-être fini par y poser son veto.

Depuis quelques jours, les deux filles revisitaient Shakespeare. On avait eu droit à des tirades d’Othello, de Roméo et Juliette, de Titus Andronicus et de Macbeth – toutes de terribles tragédies. Ce soir, elles avaient annoncé Hamlet, ce qui ne promettait pas non plus de grandes réjouissances.”

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