Noël austenien (3) : la chasse à la pantoufle


- Époque Régence / mercredi, décembre 18th, 2019

Une chasse à… quoi ? À la pantoufle ? Non mais, qu’est-ce qu’elle nous raconte, encore !

Mouahaha ! 😉 Je dois dire que je me suis bien marrée quand j’ai vu, dans le chapitre en anglais de La renaissance de Pemberley que j’étais en train de réviser, les points d’interrogation complètement perplexes de ma traductrice… Elle essayait de trouver la bonne traduction pour « chasse à la pantoufle » et elle se demandait visiblement de quoi je parlais !

Vous aussi, sûrement ? Ne vous en faites pas, je vais tout vous expliquer : vous allez voir que c’est plutôt rigolo.


Le plaisir d’imaginer une traduction marrante

On n’a jamais chassé la pantoufle ailleurs qu’en Angleterre, alors quand j’ai écris mon roman il m’a bien fallu trouver une transposition en français qui soit aussi fidèle que possible.

J’ai opté pour la chasse à la pantoufle, le terme exact étant Hunt the slipper.

Ici, slipper (« pantoufle », donc) ne veut pas dire « gros-chausson-type-charentaise-doublé-en-peau-d’mouton », mais désigne plutôt un petit soulier très souple, sans armature et fait pour être porté à l’intérieur. C’est par ce mot qu’on désigne les souliers de bal que portaient les jeunes femmes du début du XIXème (j’en avais un peu parlé ici). Ils sont souvent recouverts de satin, souvent sans talon, et parfois noués à la cheville avec des rubans pour ne pas les paumer au milieu de la piste de danse. De nos jours, on appellerait plutôt ça des ballerines (c’est d’ailleurs de là que découleront dès les années 1820 les chaussons de danse classique), mais disons que chasse à la ballerine, ça sonnait beaucoup moins bien ! 😉

Souliers de bal (vers 1800-1810)

Dans cette histoire de chasse et de pantoufle, il n’est question que d’un seul soulier. Mais je vous arrête tout de suite : ça n’a aucun rapport avec une Cendrillon pourchassée par le Prince et qui en oublierait sa pantoufle de verre vair.

Venons-en à l’explication.


Hunt the slipper

Un jeu très populaire pendant les fêtes

Hunt the slipper, par Lucien Davis (fin du XIXème)

La chasse à la pantoufle est un jeu traditionnel qui se joue en groupe, lorsque les soirées sont très festives et les joueurs très nombreux. Plus il y a de monde, plus on s’amuse, donc il faut bien compter sur une douzaine de joueurs minimum, sinon c’est pas drôle…

C’est typiquement le genre d’activité qui s’organise facilement pendant les réceptions du temps des fêtes, histoire de s’amuser un brin avec tous les cousins qu’on ne voit pas souvent. Et ça tombe bien, les demoiselles sont mises sur leur 31, il y en aura bien une pour prêter, le temps du jeu, un des petits souliers de danse qu’elle porte ce soir-là.

CELA DIT… La chasse à la pantoufle n’est pas du tout exclusive à la période de Noël, mais se pratique tout aussi bien pendant une fête de village, un mariage ou encore entre élèves d’un pensionnat qui s’ennuient et cherchent à passer le temps.

Et toutes les couches de la population y jouent, les pauvres comme les riches !

Hunt the slipper, par Frederick Goodall (1860). Nous voilà avec de jeunes campagnards s’amusant en plein jour, dans une clairière, sous l’oeil des adultes et des vieillards

« Cordonnier, cordonnier, répare mon soulier »

Pour jouer, les participants s’assoient par terre, en cercle, avec leurs genoux repliés et collés les uns aux autres : ce sont les Cordonniers. Pendant ce temps, un autre joueur se tient debout à l’écart, sans regarder ce qu’ils font : c’est l’Acheteur (ou le « chasseur de pantoufle »).

Les petits Cordonniers chantent une comptine tout en se passant la pantoufle de mains en mains pour mimer un travail de cordonnerie :

Cobbler, cobbler, mend my shoe,

Get it done by half-past two,

Stitch it up, and stitch it down,

Then I will give you half a crown.

Cordonnier, cordonnier, répare mon soulier
Qu’il soit prêt à deux heures et demie
Reprise vers le haut, reprise vers le bas,
Et je te donnerai une demi-couronne

Quand la comptine est terminée, celui qui a la pantoufle dans les mains à ce moment-là la cache vite fait. L’Acheteur s’approche alors du cercle et demande aux Cordonniers si son soulier est réparé. On peut lui répondre oui ou non :

  • si la pantoufle « n’est pas encore prête », l’Acheteur repart et on recommence la comptine
  • si la pantoufle « est prête », alors l’Acheteur se met à sa recherche parmi les joueurs assis en cercle

Et c’est là qu’on commence à rigoler, car il s’agit d’un jeu de bluff : les Cordonniers font semblant qu’aucun d’eux ne possède la pantoufle, racontent n’importent quoi et essayent de distraire l’Acheteur pour que celui-ci ne parvienne pas à mettre la main dessus. Ce faisant, ils se la passent discrètement en la faisant glisser sous leurs genoux repliés (ou dans leur dos, selon les versions).

L’Acheteur, lui, circule dans ou à l’extérieur du cercle (d’où l’idée que plus il y a de joueurs, plus le cercle sera grand, et donc plus ce sera compliqué pour lui et drôle pour les autres). Son but est de trouver et de toucher celui des Cordonniers qui tient l’objet : s’il y parvient, les rôles sont échangés et le joueur qui a perdu devient le nouvel Acheteur.

VOUS N’AVEZ RIEN COMPRIS ? Pas grave ! Regardez donc cette vidéo toute mignonne d’enfants dans une garderie qui jouent à Hunt the slipper… 😉

Mais pourquoi une pantoufle ? Pourquoi pas un autre objet ?

Aucune idée !

Est-ce la comptine qui a inspiré le jeu, ou bien le jeu qui a inspiré la comptine ? J’imagine que dans une soirée festive, rien n’était plus facile que d’emprunter un soulier. Mais il semblerait qu’avec le temps le jeu ait évolué et que, finalement, on puisse y jouer en faisant circuler dans le cercle à peu près n’importe quel objet d’assez petite taille, facile à cacher dans les vêtements.

Le Furet

Vous avez déjà joué, petits, à ce jeu où les enfants sont assis en rond et chantent la comptine Il court, il court, le furet ? Un autre gamin rôde autour du cercle, puis désigne un des joueurs en déposant un objet dans son dos, et dès que la comptine est terminée il se fait poursuivre par ledit joueur jusqu’à ce qu’il parvienne à s’asseoir à sa place et que les rôles soient échangés.

Jeu du Furet, par Jules Géruzet (1858).

Le traducteur en ligne Reverso propose de traduire la chasse à la pantoufle par le jeu du Furet. A priori, on pourrait croire que, bien qu’il y ait des similitudes, il s’agit de deux jeux bien distincts et que l’un ne peut pas se remplacer par l’autre.

À moins que…

À moins que la version du Furet du XIXème siècle n’ait été pas mal différente de celle que nos enfants jouent aujourd’hui, comme en témoigne cette gravure française : la scène ressemble fort à une chasse à la pantoufle, avec au premier plan deux joueuses qui essayent de se passer discrètement un petit objet, mais qui se font allumer par l’Acheteuse/Furet debout au milieu…

NON, NON, NON, ne me lancez pas sur le sujet des comptines pour enfants aux textes bourrés de sous-entendus sexuels (j’avais déjà pointé ça avec Au clair de la lune, ici)… 😉

Si vous voulez en savoir plus sur « le furet qui court, qui court le curé qui fourre, qui fourre », allez plutôt lire Wikipédia, où vous apprendrez que le furet de la chanson s’appelait en réalité l’Abbé Dubois et qu’il fut (en plus d’un sacré libertin) le précepteur, puis le conseiller du Prince Philippe d’Orléans qui régenta la France en attendant que Louis XV soit assez grand pour régner.

Un jeu pour tous les âges ?

À priori, une activité de ce genre est d’abord faite pour les enfants. Mais c’est un jeu qui plaît, et il arrive bien souvent que les générations se mélangent (comme toujours, il suffit que Tonton Gérard ait un peu trop picolé pendant le souper de Noël, et le voilà au milieu du tapis, avec les jeunes, à rigoler comme une baleine…).

La gravure ci-dessous montre par exemple une chasse à la pantoufle où se mêlent jeunes et moins jeunes, en plein milieu d’une réunion familiale, dans une maison plutôt modeste de la Régence.

Hunting the slipper, par Thomas Rowlandson (vers 1800) (gravure illustrant le roman « The Vicar of Wakefield » de Oliver Goldsmith)

Et comme je vous disais ici à quel point j’aimais les gravures satiriques de cette époque, je vous partage également celle-ci, qui n’a plus grand chose à voir avec une innocente chasse à la pantoufle en famille avec Tonton Gérard…

Hunt the slipper, toujours par Thomas Rowlandson (1802)

Nous voici dans une chasse à la pantoufle bien douteuse, où les personnages se bécotent et se tripotent dans tous les coins, entre l’Acheteuse et celle tenant la pantoufle qui ont toutes les deux oublié de remettre leurs seins dans leurs corsages, celle qui se fait chavirer par son voisin (au fond à gauche), celui qui ouvre une bouteille de champagne sans laisser planer de doute sur l’allusion qui est faite, les fesses rebondies qui s’exposent au premier rang, ou encore celle (en rose, à droite) qui se siffle tranquilou un fond de bouteille…

Heureusement qu’il n’y a pas d’enfants dans cette partie de chasse-là, parce que ça sent l’orgie qui va commencer dans 3… 2… 1…

D’ailleurs, je vous laisse penser ce que vous voulez de la citation de Shakespeare, sur la banderole rose :

Les hommes ne sont que des enfants d’une plus grande taille.


En conclusion

Voilà bien le genre de scènes de la vie quotidienne qui me réjouit profondément quand je me renseigne sur l’Histoire ! 😀

Les soirées festives du temps des fêtes étaient forcément remplies de ce genre de jeux, en plus des jeux de cartes, des parties de Colin Maillard, des chansons, des danses, et des amusements en tous genre qu’on inventait avec ce qu’on avait sous la main.

Ça sent bon le Noël traditionnel, tout ça, non ?

SOURCES :
Bluffing games : Hunt the slipper
Popular Christmas festivities
Playtime : Hunt the slipper, a story
Family games, Hunt the slipper
Alamy Stock Photo : jeu du Furet
Two Songs/Dances/Games Played During a Regency Christmas Season

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