La gouvernante


_Époque victorienne / mercredi, avril 24th, 2019

À la faveur d’un gros rhume et d’une journée entière à lire sous la couette, je suis passée au travers de Agnes Grey, de Anne Brontë.

Anne est la petite soeur beaucoup moins connue de Charlotte et Emily Brontë. Comme ses aînées, elle a travaillé quelques années en tant que gouvernante et utilisé cette expérience pour en faire un roman. Le célèbre Jane Eyre de Charlotte est bien plus romantique et dramatique, mais je dois dire qu’Agnes Grey mérite le détour pour mieux comprendre la vie quotidienne des gouvernantes, en particulier leur rang social pour le moins obscur.


L’éducation au XIXème

Faire l’école

L’éducation est un privilège que seules les classes supérieures peuvent s’offrir, puisque la plupart des paysans et ouvriers n’en ont pas les moyens et préfèrent mettre leurs enfants au travail le plus tôt possible pour ramener un peu d’argent.

Ceux qui peuvent fournir un enseignement à leurs enfants ont deux possibilités : les envoyer dans une école (plutôt un pensionnat, donc loin et cher) ou bien leur faire l’école à la maison.

Si la mère est suffisamment instruite, rien ne l’empêche de s’en occuper elle-même, mais c’est une charge qui s’ajoute à celles qu’elle a déjà. En réalité, éduquer ses enfants soi-même, c’est plus une nécessité financière qu’une vocation : plus le standing de la maison est élevé, plus la mère doit tenir son rang et moins elle est disponible pour ses enfants (je vous parlerai plus tard des responsabilités d’une maîtresse de maison). Alors, non, ce n’est pas par dévouement que Mrs. Bennet a éduqué elle-même ses cinq filles…

La solution idéale, c’est d’aménager une salle de classe à domicile et de déléguer tout ça à une gouvernante.

The new governess, par George Goodwin Kilburne

L’âge des élèves

Il n’y a pas d’âge ou de moment précis qui détermine le début ou la fin de l’éducation scolaire : c’est aux parents seuls d’en décider.

Globalement, un enfant quitte sa nourrice vers 4 ou 5 ans pour passer sous la responsabilité de la gouvernante jusqu’à ses 16, 17 ou 18 ans, âge auquel il devient adulte et fait son entrée dans le monde (voir ici). Certains garçons continuent leur formation en allant à l’université jusqu’à 21 ou même 23 ans (notamment ceux destinés à travailler comme pasteur, notaire, avocat…), mais c’est tout. Quant aux filles, elles n’étudient pas : elles se marient.

PRÉCISION : Il y avait des pensionnats pour garçons ou pour filles… mais avec une petite préférence pour les garçons.

Il était assez fréquent qu’une fratrie ait une gouvernante à domicile, puis que les garçons soient envoyés à l’école à partir de 12 ans. La gouvernante restait alors pour s’occuper des filles adolescentes et leur inculquer les accomplissements nécessaires afin de se trouver un mari (j’en reparlerai dans un prochain article).

Au programme…

Quand on fait partie des couches supérieures de la société, on est supposé :

  • savoir lire et écrire, s’intéresser à la littérature et la poésie
  • savoir compter, faire des fractions ou des équations
  • avoir des connaissances en géographie et en histoire
  • parler couramment une ou deux langues étrangères (français, allemand, italien)
  • connaître les langues mortes (latin, grec)
  • développer des talents artistiques (musique, dessin, danse)
  • prendre des leçons de religion et de morale
  • … et acquérir les bonnes manières et le respect de l’étiquette nécessaires pour une future vie en société (et, comme je l’ai décrit un peu ici, ça peut être assez complexe !).

Ça semble une évidence pour nous, mais rappelons qu’à l’époque majorité de la population est analphabète (ne sait ni lire, ni écrire) ou bien illettrée (a reçu les bases, mais ne sait pas lire ni écrire couramment).

Le hic, c’est que comme il n’y pas de système scolaire uniforme pour tous, les enfants, même riches, ne sont pas égaux. Leur éducation repose entièrement sur l’implication (ou le laxisme !) des parents à ce sujet, alors rien ne garantit qu’un fils de baronet saura lire et écrire correctement à 12 ans, là où une fille de pasteur pauvre y parviendra dès 7 ans.

Par exemple, j’ai lu que lorsque la future reine Charlotte a débarqué en Angleterre pour épouser George III, on a jugé son éducation très médiocre. Dans la série The Crown, même son de cloche : arrivée au pouvoir, la reine Elizabeth II réalise qu’elle n’a, finalement, pas beaucoup de culture générale, et demande un professeur particulier pour rattraper son retard. Être riche ne signifie pas toujours être bien scolarisé.

D’où le rôle ingrat des gouvernantes à qui on demande de faire des miracles sur des enfants dont l’éducation a pu être très négligée.


La gouvernante

Une lady avant tout

Il s’agit d’une femme célibataire (le plus souvent une jeune femme pas encore mariée, entre 18 et 25 ans) qui vient vivre dans la famille à temps plein afin d’enseigner à tous les enfants en même temps, en fonction de leur âge.

Comme les domestiques, elle est logée, nourrie, blanchie, et reçoit un salaire annuel. Mais attention, elle N’EST PAS une domestique, car elle n’appartient pas à la classe des travailleurs : il s’agit plutôt d’une gentile woman (une femme de la gentry), qui a une bonne naissance et une bonne éducation.

Une gouvernante est une lady, pas une servante.

Tel qu’expliqué ici, je rappelle qu’il ne faut pas confondre gouvernante et intendante. La première s’occupe exclusivement de l’éducation des enfants, la seconde de la gestion ménagère de la maison.

Il ne faut pas non plus la confondre avec la nourrice (la “nanny”), qui ne s’occupe que de donner des soins maternels aux enfants en bas âge.

Forcément la conséquence d’un malheur

On ne devient pas gouvernante par vocation, mais bien par obligation ! Une lady ne va s’y résoudre que si elle se trouve dans la nécessité absolue de gagner sa vie, à la suite d’un décès qui la laisse sans ressources, d’une faillite ou de la difficulté de ses parents à subvenir à ses besoins…

Les filles sont supposées être entretenues par leur famille jusqu’au jour où elles se marient. Travailler est considéré comme une déchéance, et pour celles qui n’ont pas le choix le poste de gouvernante est bien le seul emploi à peu près honorable qui ne les fait pas directement basculer dans la classe des travailleurs.

Jane Eyre, dans le film de 2011 avec Mia Wasikowska. J’ai dû regarder 5 ou 6 versions de Jane Eyre, et celle-ci est une de mes préférées, malgré ses défauts.

C’est le sort qui attend les filles Bennet si jamais elles ne trouvent pas de mari, c’est le seul destin qui s’ouvre pour l’orpheline Jane Eyre, et c’est ce qui arrive aussi à l’héroïne Agnes Grey, dont le père a perdu toutes ses économies dans un investissement hasardeux.

Si les employeurs sont satisfaits de leur gouvernante, cela signifie qu’elle peut rester dans leur famille un nombre considérable d’années et accompagner les enfants un par un vers l’âge adulte. Elle est donc à l’abri du besoin tout ce temps-là. Si, en revanche, la cohabitation se passe mal, si un évènement malheureux se produit en cours de route ou si, tout simplement, les enfants ont grandi, la gouvernante peut être congédiée du jour au lendemain : il ne lui restera plus qu’à retourner dans sa propre famille ou bien se chercher une autre place.

Cela dit, il arrive aussi que la gouvernante parvienne à se trouver un fiancé, auquel cas elle quittera volontairement son emploi pour se marier. Dernière possibilité : si les enfants ont grandi mais qu’elle s’entend bien avec la famille, ils peuvent éventuellement la garder chez eux à titre de dame de compagnie (toujours contre rémunération).


Parents laxistes et enfants gâtés

Imposer son autorité

C’est tout le sujet d’Agnes Grey. La pauvre a de nobles ambitions à propos de ses élèves, elle rêve de redresser leur éducation, de combler leurs lacunes et d’en faire de bons éléments, mais… mais…

… mais elle se heurte aux parents.

Ah, les parents ! Ceux du XIXème ne sont pas différents de certains qu’on voit aujourd’hui, qui gueulent sur les enseignants en leur reprochant les mauvaises notes ou le comportement de leurs enfants.

Avec les gouvernantes, c’est pareil : si l’enfant est pourri gâté, fait des crises, des caprices, refuse d’apprendre ses leçons ou d’obéir aux instructions, ce sera forcément de sa faute à elle. Si les parents lui interdisent de faire preuve d’autorité sur les enfants (interdiction de punir leurs chers bambins, par exemple), ou bien si elle tente de leur enseigner des choses mais que, derrière, les parents disent exactement le contraire, la pauvre n’arrivera à rien : ses élèves resteront de pauvres enfants rois, sans limites, et c’est à elle qu’on le reprochera.

Il faut dire que les maîtres sont des maîtres, et ils ont du mal à voir quelqu’un faire preuve d’autorité à leur place alors qu’ils sont chez eux. Les parents sont naturellement la plus haute autorité de la maison, mais leurs enfants, même s’ils ne sont encore que des enfants, les suivent directement. Laisser une étrangère leur donner des ordres, ça fait un drôle d’effet, raison pour laquelle cette dernière a souvent les mains liées. Agnes Grey décrit deux expériences de gouvernantes, l’une avec des enfants de 6 et 8 ans, l’autre avec des jeunes entre 11 et 15 ans, et le résultat est le même : à cause du comportement irresponsable des parents, les gamins restent de vraies petites pestes.

La jalousie maternelle

Une mère et une gouvernante qui s’entendent bien, qui ont des valeurs communes, et qui travaillent ensemble à guider les enfants dans la bonne direction, c’est le pied. Mais ça n’arrive pas souvent.

D’abord, parce que les enfants vont passer toutes leurs journées avec la gouvernante, et qu’ils sont susceptibles, si elle s’y prend trop bien, de s’attacher à elle. Dans ce cas, la gouvernante fait de l’ombre à la mère, qui pourrait jalouser l’affection que ses enfants portent à une autre qu’elle-même.

The Governess, par Emily Mary Osborn (1860)
Ce tableau montre tout à fait la position injuste de la gouvernante, réprimandée par la mère, avec au milieu les petites pestes d’enfants, qui savent parfaitement manipuler l’une et l’autre pour arriver à leurs fins.

Ensuite, la gouvernante pourrait très bien attirer l’attention du mari…

Des gouvernantes qui ont épousé le père des enfants dont elles s’occupaient, il y en a eu. Je pense à Katherine Swynford, gouvernante des enfants du duc de Lancaster au XIVème siècle, et amante du duc pendant des années avant de devenir sa 3ème épouse. Par chez nous, c’est Madame de Maintenon, gouvernante des enfants bâtard de Louis XIV avec la Montespan, qui s’est fait épouser en dernières noces par le roi. Autre exemple, fictif celui-là : Maria von Trapp, dans La mélodie du bonheur, épouse elle aussi le père qui l’embauche. 🙂

Le divorce n’existait pas (enfin, techniquement si, mais c’est rarissime et je vous en reparlerai), en revanche une femme peut être négligée, voire abandonnée par son mari, donc même mariée elle reste à l’affût de la concurrence. Une gouvernante peut très bien se faire renvoyer au motif qu’elle est trop jolie au goût de la mère.

Il faut songer aussi que l’époux est maître chez lui. Il est en position de force et peut en abuser : s’il se sent une envie subite de trousser les jupes de la gouvernante, c’est encore elle qu’on accusera et qu’on renverra. Et elle, que peut-elle faire pour sa défense ? Pas grand chose, malheureusement…


Être invisible

Une “Dame Grise”

Dans Jane Eyre, Blanche Ingram (la vipère de service) appelle Jane “la Dame Grise”, sous-entendant par là qu’elle est un fantôme. À une autre occasion, alors que les invités passent la soirée au salon, ils se mettent à critiquer ouvertement et durement le rôle des gouvernantes, et le fait que Jane soit assise non loin d’eux, dans la même pièce, montre bien qu’ils se moquent éperdument de sa présence et de ce qu’elle pourrait penser.

C’est bien là le problème des gouvernantes : elles sont invisibles. Elles n’appartiennent pas au monde des domestiques, mais pas non plus au monde des maîtres. Elles sont dans une sorte de no man’s land social et sont ignorées d’un bord comme de l’autre.

Agnes Grey n’arrive pas à donner des ordres aux domestiques (ils ne lui obéissent pas, ou alors à reculons). Et quand elle se trouve en public, par exemple à la sortie de la messe du dimanche, les belles personnes qui parlent à ses élèves font semblant de ne pas la voir. Elle marche derrière les autres. Elle suit mais n’a jamais son mot à dire. Elle ne mange pas toujours à table avec la famille.

Elle est sur le qui-vive en permanence pour s’adapter aux situations, gérer les tensions ou les malaises que sa présence peut générer, se fondre dans le paysage pour faire oublier qu’elle est là.

La solitude

Ce qui ressort de tout ça, c’est qu’une gouvernante est forcément très seule. Elle est souvent loin de sa famille, qu’elle ne voit qu’une ou deux fois par an (si elle parvient à négocier quelques semaines de congé pour rentrer chez elle). Elle doit vivre dans une maison peuplée d’inconnus, n’a pas l’occasion de se faire d’amis puisqu’elle est invisible, et il n’y a personne qui soit de rang égal et avec qui elle puisse s’exprimer librement.

Agnes Grey parle beaucoup de ce sentiment de solitude et d’isolement. Elle n’est pas respectée, pas écoutée, on l’utilise quand on a besoin d’elle puis on la néglige. C’est assez touchant à lire.

The Governess, par Richard Redgrave (1844)

En conclusion

Le personnage de la gouvernante a été très populaire dans la littérature victorienne, tout simplement parce que c’était le seul rôle dans lequel une jeune fille éduquée pouvait partir seule dans le monde, à l’aventure, loin de sa famille. Une certaine idée de l’indépendance. C’était idéal pour montrer aux jeunes lectrices de ces romans comment se comporter en adulte, généralement avec une bonne dose de courage et, surtout, une morale irréprochable.

Un bel exemple pour la jeunesse, n’est-ce pas ?

Mouais… Sur papier, peut-être, vu que les héroïnes finissent toujours par s’en sortir (c’est à dire se marier).

Mais dans la réalité, leur vie était super dure, isolée, pleine d’incertitudes, de tensions et d’injustices. Alors à moins d’avoir à la clé un sombre Rochester (une version sexy comme Michael Fassbender m’irait très bien 😉 ), ce n’était vraiment pas si romantique d’être gouvernante…

SOURCES :
Wikipédia – Anne Brontë
Regency culture and society : the governess
The governess in the age of Jane Austen
The figure of the governess
Wikipedia – Governess
YouTube – The Governess
The literary governess

2 réponses à « La gouvernante »

  1. Leur vie ne me fait pas rever non plus !! Et je pense que ce n etait pas la melodie du bonheur pour toutes !
    En tout cas c était très intéressant. Merci 😘😘

    1. Non, clairement pas ! On est gouvernante par nécessité, pour se sortir d’un pétrin financier, mais c’est une vie qui reste difficile et solitaire…

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